Le mal de la pauvreté

Le Conseil du statut de la femme (CSF) a publié mardi un document dit de réflexion sur la prostitution à l'ère de la mondialisation. La neutralité et la prudence observées par l'organisme consultatif en révèlent plus long sur sa position qu'il n'y paraît à la première lecture.

Des fillettes népalaises vendues 4 $ à la frontière indienne sous l'illusion d'un mariage et revendues 1000 $ dans les bordels de New Delhi. Des fugueuses des Centres jeunesse de tout le Québec traquées par le crime organisé et rabattues vers des réseaux de prostitution en moins de trois semaines. Des femmes autochtones quittant leurs réserves pour affronter les périls des rues de Vancouver. Il existe un point commun entre toutes ces histoires d'horreur narrées par le Conseil du statut de la femme, un lien émotif très fort: de toute sa brutalité, la pauvreté la plus abjecte a brisé la vie de ces femmes.


L'équation pourrait se résumer en une phrase-choc: pauvres prostituées. Prostituées parce que pauvres à la base. Pauvres prostituées parce qu'elles embrassent, avec le plus vieux métier du monde, une sous-culture de marginalité, de précarité et de violence dont elles éprouveront beaucoup de peine à divorcer sans aide extérieure.


Le CSF reconnaît l'existence de ce troublant lien de parenté entre pauvreté et prostitution dans son rapport de réflexion, même s'il passe rapidement sur cet aspect pour consacrer l'essentiel de ses efforts à dresser un état des lieux au Québec et dans le reste de cette planète de plus en plus petite. Citant les travaux de la spécialiste française Martine Costes-Pépin, le CSF fait remarquer que la prostitution recule lorsque la pauvreté diminue. Dans les pays en croissance économique durable, la création de la richesse finit par profiter aux femmes et les éloigner de la prostitution. À l'opposé, les régions les plus pauvres du globe assistent, impuissantes, à la recrudescence du trafic sexuel.


À cet égard, l'ouverture sur le monde manifestée par le CSF est remarquable. L'étude confirme des réalités observées sur le terrain par les grandes agences de police mais largement ignorées de la population. Sous le leadership du crime organisé, la prostitution a pris le virage de la mondialisation pour devenir sa troisième source de revenus illicites, avec des profits totaux évalués à 52 milliards de dollars par an. À l'instar du milieu des affaires, le monde interlope a su profiter de la création rapide de cette arène sans lois ni règles qu'est le marché mondialisé.


La prostitution est devenue l'affaire du village global, autre raison de s'inquiéter au sujet de la pauvreté qui y est sous-jacente. Qui sont les principaux «producteurs» des 700 000 à deux millions de femmes et de fillettes destinées, bon an mal an, au marché du sexe? Asie, Amérique du Sud, Afrique et républiques issues de la chute de l'URSS. Des contrées délabrées, aux régimes instables, en proie au capitalisme sauvage ou aux diktats de petits potentats.


Télescopage local: quels sont les quartiers de Montréal les plus touchés par la forme la plus indigente de la prostitution, celle de la rue? Centre-Sud, Hochelaga-Maisonneuve et autres secteurs où les ménages vivent en forte proportion sous le seuil de la pauvreté. Toujours la même constante. Au Québec, 44 % des prostituées ont connu l'inceste et 33 % ont été victimes de viol. Des blessures inguérissables. Si on gratte un peu la plaie, on retrouvera — encore — le mal de la pauvreté.


Profession ou exploitation? Le Conseil du statut de la femme pose, dans le titre même de son rapport, une question insoluble. Y répondre revient à mettre toutes les formes de prostitution dans le même sac. C'est mettre sur un pied d'égalité la fille qui fait le trottoir coin Montcalm et Ontario, des morsures d'aiguilles le long des jambes, et la fausse blonde bien vêtue, travailleuse autonome qui fait la conversation dans le lobby des hôtels bon chic bon genre du centre-ville. Et si la prostitution était à la fois une profession et une forme d'exploitation, tout dépendant des circonstances?


Des groupes comme Stella, qui viennent en aide aux prostituées, affirment que la prostitution peut représenter une voie de sortie, temporaire, pour des femmes abandonnées à la misère. Dans cette logique défendue par une certaine classe du mouvement féministe, la fille ne vend pas son corps mais un service, en toute connaissance de cause et avec la liberté d'action voulue. Mais d'autres têtes pensantes de la grande famille féministe n'accepteront jamais que la prostitution puisse constituer un choix. Sans prendre position, le Conseil du statut de la femme semble réceptif à cette approche, comme en témoignent les commentaires de sa présidente, Diane Lavallée.


Le débat sur la prostitution déchire le mouvement féministe, tiraillé entre ces deux notions pourtant réconciliables de profession et d'exploitation. Ce n'est donc pas par innocence ou par pure naïveté que le Conseil du statut de la femme, un organisme pourtant habitué aux prises de positions fermes, joue la carte du document de réflexion. En se prononçant en faveur du statu quo, Mme Lavallée achète la paix dans ses rangs. Mais ses déclarations ainsi que la nature même du rapport laissent présager que le CSF considérera la prostitution à travers la lorgnette de valeurs morales (il est mal et nuisible pour la femme de vendre son corps) enchâssées dans des lois.


L'état des lieux si bien dressé par le CSF démontre que le combat doit se déplacer sur un autre terrain. Malgré certains bienfaits non négligeables, comme l'exportation de la société des droits, la mondialisation perpétue — pour ne pas dire accentue — les dynamiques d'exploitation et d'appauvrissement auxquelles les femmes sont les plus vulnérables. Discuter prostitution sans aborder le combat pour une meilleure redistribution de la richesse restera toujours de l'ordre des beaux discours.