Chrétien défend le droit au lobbying de ses ministres

Les accusations de copinage qui fusent de toutes parts n'incitent pas le gouvernement libéral à prendre ses distances de ses amis. Au contraire. Jean Chrétien a défendu hier le droit des ministres de faire du lobbying auprès des institutions dont ils sont responsables, tandis que le Procureur général, Martin Cauchon, a revendiqué pour lui et ses collègues ministres un droit de regard sur la sélection des firmes de communication recevant de généreux contrats de leur ministère.

«De mon point de vue, actuellement, le ministre n'a pas assez de possibilités d'intervenir dans le choix des firmes de communication», a déclaré M. Cauchon dans une sortie stupéfiante. Le ministre croit que le système devrait être réformé en ce sens. Il a laissé entendre qu'il s'agissait d'une question de confiance.


«Cessons l'hypocrisie. Moi, je suis élu et je vais assumer mes responsabilités de politiciens. Je suis là pour faire en sorte qu'on puisse aller de l'avant avec la plateforme électorale du Parti libéral du Canada. [...] Celui qui vous dit ça, je ne pense pas que j'ai une réputation de quelqu'un qui est croche.»


La sortie de M. Cauchon est d'autant plus surprenante qu'il a de lui-même révélé être un très bon ami de Jean Lafleur, président de la firme Lafleur Communication Marketing. Cette dernière est l'une des neuf agences qui gèrent depuis cinq ans le programme de commandites du gouvernement fédéral et elle a touché à ce titre des millions de dollars en commissions. La GRC enquête de surcroît sur une des commandites ayant transité par ses bureaux .


«Jean Lafleur, c'est un ami à moi. Je n'ai jamais caché ça», a-t-il dit. Il a ajouté qu'il avait participé à plusieurs voyages de pêche avec lui. «Oui, je suis un pêcheur de saumon, on me dit que le Bloc commence à regarder ça. [...] J'ai pêché le saumon avec Jean Lafleur, à quelques reprises. Jean Lafleur n'a jamais payé pour moi.»


L'Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec, dont M. Cauchon était responsable jusqu'à janvier dernier, a accordé en juillet 2000 une offre à commande de 802 500 $ sur cinq ans à Lafleur Communication Marketing. Une portion de 167 000 $ a déjà été utilisée pour des services de relations publiques. Deux autres firmes ont été retenues pour ce genre de contrat (Groupe Everest et Propage Communications Marketing), mais les portions utilisées sont beaucoup moindres: 45 000 $ et 80 800 $.


M. Cauchon ne s'est pas prononcé sur la perception que pourrait avoir la population si, à la suite de son intervention, la firme d'un ami obtenait un contrat. Son collègue Denis Coderre est pourtant sur la sellette pour avoir séjourné à la résidence de Claude Boulay, président de Groupaction, même si personne jusqu'à présent n'a démontré que cette amitié avait donné lieu à un retour d'ascenseur de la part du ministre.





Feu vert de M. Chrétien


De son côté, le premier ministre Jean Chrétien s'est porté à la défense de son Solliciteur général, Lawrence MacAulay. On lui reproche d'avoir discuté avec le commissaire de la GRC, dont il est responsable, d'une demande de 3,5 millions de dollars présentée par le collège Hollande que dirige son frère Alex à Charlottetown.


Le premier ministre a rectifié les accusations de l'opposition qui prétendent que le ministre a fait du lobbying pour son frère. «Il faisait du lobbying pour une institution publique dans la province de l'Île-du-Prince-Édouard, a lancé M. Chrétien. Le Solliciteur général est le ministre responsable de la province de l'Île-du-Prince-Édouard. Une institution de cette province a fait une demande. Ils ont envoyé une copie de la demande au ministre qui l'a transmise à son ministère [la GRC]. C'est le commissaire [de la GRC] qui en a discuté après avoir reçu le document. C'était son devoir en tant que membre du Parlement de faire quelque chose d'utile pour les gens de la GRC et de l'Île-du-Prince-Édouard.»


L'opposition s'est insurgée contre ces barèmes qu'elle juge beaucoup trop permissifs. «Il a indiqué plutôt clairement que, selon lui, les ministres n'ont aucune restriction en matière de lobbying, a déclaré le chef allianciste Stephen Harper. C'est ainsi que j'ai compris sa réponse. Si c'est cela la norme, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi on a des problèmes d'éthique sérieux et des scandales de conflits d'intérêts avec ce gouvernement. C'est une norme incroyable.»


M. Harper souligne que le cas de M. MacAulay est encore plus grave que celui de «Shawinigate» (en référence aux interventions du premier ministre auprès du président de la Banque de développement du Canada pour qu'un prêt soit accordé à un ami) en ce qu'il avait fait pression sur une agence relevant directement de sa responsabilité.


Le chef conservateur, Joe Clark, abondait dans ce sens, faisant valoir que M. Chrétien était bien mal placé pour faire des remontrances à quelqu'un qui a commis la même faute que lui. «Chrétien a démontré que sa norme en éthique, c'est le Shawinigate.»


Le vice-premier ministre John Manley semblait lui donner raison. En entrevue avec un quotidien d'Ottawa, M. Manley avait indiqué que c'est en réaction à la controverse soulevée par le «Shawinigate» que le gouvernement avait décidé de revoir les normes d'éthique en vigueur. Mais il laissait entendre qu'il n'avait pas été, personnellement, offensé par ces interventions du premier ministre. «Je n'ai pas critiqué Chrétien, j'ai défendu le fait qu'il ait représenté ses commettants.»