Les intellectuels au Québec - Dire un monde silencieux

Les intellectuels ont déserté l'espace public. Certains le déplorent; d'autres croient qu'il n'en est rien; d'aucuns s'en réjouissent même. J'ai envie d'ajouter: «et puis après?», parce que certaines questions me semblent bien plus importantes. Comme celles-ci: peut-on encore entendre les intellectuels? Peut-on encore entendre?

Je n'ai nulle nostalgie de l'époque où l'intellectuel messianique annonçait des lendemains radieux — au terme d'une route trop souvent jonchée de cadavres. Quant aux fonctionnaires de la pensée, qui préfèrent apporter des réponses plutôt que de soulever des questions, ils me font presque regretter les théologiens, du moins ceux qui étaient capables de maintenir la réflexion dans un horizon de sens, avec l'ouverture à l'autre que comporte nécessairement un tel travail d'interprétation. Regretter les théologiens, dans un Québec mange-curés, cela n'est pas peu dire. Mais pourquoi «dire» aujourd'hui?

La figure de l'intellectuel est fille de la démocratie. Elle est indissociable d'un régime de la parole qui reconnaît aux mots un pouvoir singulier: avec eux, par eux, l'ordre du monde cesse de paraître immuable. Il devient un enjeu politique: il peut être autrement. Les mots ont désormais le pouvoir d'entamer la légitimité de ce qui est. Ils acquièrent un poids qui trouve un prolongement dans la fiction, terreau nourrissant l'imaginaire d'une mise en forme différente du monde, qui n'est plus donné mais à construire. C'est dans cet espace de la parole que l'intellectuel peut agir, avec la seule force des mots, pour élargir le champ des possibles.

Pour comprendre la place occupée — ou laissée vacante — par les intellectuels dans le monde contemporain, il faut examiner les transformations de la démocratie et le statut que celle-ci confère aujourd'hui à la parole. À cet égard, le Québec ne fait pas exception. Ici comme ailleurs, les mots sont menacés par une conception scientiste du monde: la parole apparaît de plus en plus comme un simple voile cachant la «vraie» réalité, réputée loger dans une pure objectivité que pourraient déchiffrer les scientifiques.

Dans ce contexte, le silence n'est pas d'abord celui des intellectuels mais celui de la réalité elle-même puisque les mots sont peu à peu délestés de leur capacité de dire le monde, d'en orienter le cours de façon réfléchie, comme s'ils n'étaient pas eux-mêmes partie prenante de notre réalité. Un découplage se creuse donc entre la parole et la réalité, assimilant la première à la «théorie» et la seconde à la «pratique». Le discours le plus «efficace», vertu cardinale dans un monde traversé par la logique économique, est alors celui qui ne s'énonce pas mais qui se fait, en quelque sorte. Trêve de blabla et place à l'action. Faisons parler les faits: c'est moins long, et on voit des résultats concrets!

Faut-il alors s'étonner de ne pas entendre davantage les intellectuels aujourd'hui? S'il y a de moins en moins de scènes où ils s'expriment, c'est que, les mots étant vus comme futiles, la mise en scène du monde devient problématique. Qu'est-ce à dire? Le silence du monde — et celui des intellectuels, qui en découle — est étroitement lié à ce qui traduit le mieux les diverses transformations actuelles de la démocratie: la crise de la représentation.

L'idéal démocratique moderne supposait l'aménagement d'un espace (politique) à l'intérieur de la société dans lequel celle-ci pouvait se réfléchir, dans le double sens du terme: se penser, se prendre comme objet légitime de réflexion; et se représenter, se projeter, comme sur un écran. L'idée de représentation était ainsi indissociable de celle d'une distance, d'un écart dans lequel le monde était appelé à prendre son destin en main. Le projet éducatif logeait évidemment à cette enseigne politique en visant à former des citoyens aptes à participer de façon réfléchie au débat public: en démocratie, nul n'a par principe le monopole de la distance critique, même si certains, les intellectuels, ont pu cultiver celle-ci davantage que d'autres.

Il convient cependant de se demander si la célébration de la culture (ou du culte) de l'immédiateté n'est pas en train de détruire les bases de la démocratie et de remplacer la figure de l'intellectuel — et, plus largement, du citoyen — par celle de l'expert. L'enjeu est fondamental: si on a pu, à juste titre, dénoncer les errances de certains intellectuels particulièrement «éclairés», il est à craindre que le règne de l'expert sape à la base l'idée voulant que le devenir du monde soit la responsabilité de tous les citoyens.

Au nom du «réalisme», nous sommes ainsi sommés d'adhérer sans mot dire à un «progrès» (mondialisation, technosciences, etc.) qui nous tombe littéralement dessus, comme si le progrès pouvait être autre chose qu'une route empruntée sciemment en vue de se rendre à une destination choisie plutôt qu'imposée par la «réalité».

Les experts en tout genre nous offrent mille et une «recettes» pour nous adapter au réel (de la «gestion» du temps à celle de la sécurité internationale), et nous devrions les remercier d'ainsi transformer la liberté politique en une panoplie de choix pour un citoyen devenu consommateur!

Entre néolibéralisme et technocratisme, une même logique de destruction du politique est ainsi à l'oeuvre, renvoyant de plus en plus dans les marges de l'existence une présence humaine au monde qui passe pourtant d'abord et avant tout par le langage: c'est lui qui me permet d'entrer en rapport avec autrui parce qu'il établit en même temps une distance entre lui et moi dans laquelle nous pouvons nous rencontrer pour nous projeter, ensemble, dans un avenir à ériger plutôt qu'à subir.

Je ne prétends pas que le langage a déserté l'espace public. Je constate simplement qu'il s'enferme de plus en plus dans une logique qui en évacue la distance réflexive. Le langage idéal aujourd'hui serait ainsi celui de la science, un langage transparent, mathématique, qui nous dévoilerait la réalité telle qu'en elle-même. Un langage qui évacue la distance de la représentation, comme si celle-ci ne faisait pas aussi partie du monde humain, et qui appelle de ce fait à une action réflexe plutôt que réflexive: les clichés et slogans qui inondent l'espace public font-ils autre chose?

On n'entend plus (ou peu) les intellectuels parce que l'espace de représentation qu'ouvrait le politique — et qui nous les rendait intelligibles (et donc critiquables) — se dissout dans une logique généralisée de puissance où l'action directe sur le réel, sans médiation, tend à devenir la norme. Nous entrons en quelque sorte dans une logique de terrorisme généralisé où «les faits parlent», et bien plus fort que les intellectuels.

Sommes-nous donc condamnés au silence? Bien sûr que non. Mais il serait vain de demander aux intellectuels de briser le silence dans une masse de plus en plus compacte, qui tolère de moins en moins l'écart. Du reste, les intellectuels sont nombreux à s'exprimer, même si l'espace public (de plus en plus publicitaire) tolère de moins en moins la distance de la réflexion. Mais pour entendre les voix qui s'élèvent, il faut ménager un espace qui puisse permettre à la parole de prendre forme. Il est à cet égard primordial de repenser à nouveaux frais la question de la représentation.

Il ne s'agit pas ici de chercher des solutions techniques pouvant éventuellement assurer, par exemple, que les divers points de vue présents dans la société soient le plus fidèlement reproduits dans nos parlements. Cela est important, certes, mais la difficulté première me semble loger en amont: comment permettre de maintenir un espace de représentation dans un monde de plus en plus saturé d'images qui tendent à dupliquer la réalité, au nom, précisément, du respect de ce qu'elle est?

Disons les choses autrement. La prolifération des images, qui prétendent nous donner un accès direct à la réalité, est en train d'étouffer la parole, qui aurait, elle, le fâcheux défaut de déformer cette réalité. Les images s'acharnent ainsi à remplir le vide sans lequel aucune parole ne peut se faire entendre. Elles nous donnent à voir une réalité qu'elles présentent comme «objective», oubliant que la pensée, l'espoir, l'utopie font aussi partie de notre réalité. Ce faisant, ces images, en prétendant présenter objectivement le monde, menacent notre capacité de nous représenter le monde comme un projet auquel nous pourrions collectivement aspirer. C'est ainsi notre espace de liberté qui est mis en danger. Pour faire face à ce péril, la voie de l'iconoclasme est évidemment à proscrire. Il faut au contraire redonner aux images leur capacité à appeler les paroles les plus diverses pour écrire ensemble, collectivement, un autre monde. Les images n'ont pas vocation à enfermer la réalité: elles doivent plutôt ouvrir à la discussion, témoigner à leur façon que l'espace de sens dans lequel se déploie l'existence humaine est de notre responsabilité à tous. Les images appellent les paroles libres. Elles doivent réveiller les poètes qui se trouvent en chacun de nous.

Au fond, le plus urgent aujourd'hui est de retrouver la poésie, cette parole qui cultive la liberté et sans laquelle aucune autre parole n'est possible. Heureusement, les poètes sont là, nombreux. Sachons leur tendre l'oreille.