Les intellectuels au Québec - Intellectuel québécois... en attendant

Peut-on, au Québec, en 2003, être un intellectuel au delà ou au mépris du débat sur la question nationale? Franchement, je ne le crois pas. L'enjeu est trop central, trop fondamental, la tradition à cet égard trop prégnante pour que l'on puisse s'y soustraire. Être un intellectuel, c'est avoir une vision du monde qui dépasse les compartiments du réel et ressentir l'impérieux devoir moral de la défendre. Comment, alors, au Québec, pourrait-on prétendre exercer cette fonction en faisant abstraction d'une situation qui empêche son déploiement libre et entier?

Prenons un cas de figure. Le mien, par exemple, puisque je le connais bien et qu'il n'est pas tout à fait isolé. J'aime à me définir comme un intellectuel nationaliste de gauche. Le deuxième volet de cette définition devrait m'amener, logiquement, à m'intéresser à la relance du NPD canadien orchestrée par son nouveau chef, Jack Layton. Ce parti, sur le plan socioéconomique, est celui qui se rapproche le plus de mes convictions. Pourtant, je n'arrive pas à me sentir réellement concerné par ses appels parce que l'espace politique dans lequel il opère m'exclut presque de facto. J'y suis, dans cet espace, mais pas vraiment. Le gouvernement auquel je m'identifie, celui du Québec, n'intéresse pas les militants néo-démocrates canadiens, qui ne sont pas prêts, par ailleurs, à me faire la place que je revendique dans leur projet national. J'entends bien l'invitation d'un Laurent-Michel Vacher (lancée récemment dans Voir) à donner une chance à l'option néo-démocrate, mais mon nationalisme la rend irrecevable, autant à mes yeux qu'à ceux des militants canadiens. Non, les volets de ma posture intellectuelle ne se séparent pas: je suis donc condamné à être de gauche... dans l'espace québécois.

En attendant, au fédéral, j'appuie un Bloc québécois dont la posture, en principe nationaliste et social-démocrate, correspond à la mienne, mais dont les rangs, par ailleurs, sont garnis de Pierrette Venne et, jusqu'à récemment, de Pierre Brien, qui ne conservent de l'équation, et encore, que la donnée nationaliste. Disons que ce n'est pas l'idéal.

Le débat actuel sur une éventuelle guerre en Irak (de même que celui sur la mondialisation) suscite en moi de semblables sentiments. Du fait que le gouvernement auquel je m'identifie n'a pas voix au chapitre dans cet imbroglio, j'ai l'impression d'être relégué aux coulisses de la discussion qui compte. Les voix intellectuelles québécoises sont-elles même entendues à Ottawa? Même dans ce débat en apparence si éloigné de notre insistante question nationale, celle-ci fait encore ressentir les effets de son irrésolution.

Il n'est donc pas surprenant ni anormal que le problème du statut (et de l'identité) du Québec, par rapport au Canada mais aussi au monde, soit celui qui draine l'essentiel des énergies intellectuelles d'ici: pour nous, les conditions de possibilité de l'exercice d'une fonction intellectuelle pleine et entière lui sont directement rattachées. En ce sens, il faut considérer les contributions récentes des Gérard Bouchard, Serge Cantin, Jocelyn Létourneau, Jacques Beauchemin, Michel Venne et de quelques autres comme le coeur même de notre vie intellectuelle et ne pas se désoler de cet état de fait, imposé par l'histoire et la conjoncture. Passer à autre chose, comme d'aucuns le souhaitent, avant d'être parvenu à une réelle solution en ce domaine, ce serait abdiquer sur l'essentiel et contribuer à notre propre mise à l'écart de l'histoire et du monde.

Ce blocage, cela dit, ne devrait pas nous amener à l'attentisme en tout autre domaine. Restreint, le champ d'intervention intellectuelle québécois reste néanmoins ouvert et plusieurs, avec raison, s'y activent autour d'enjeux sur lesquels nous avons tout de même une prise réelle.

Une société juste ou efficace?

Celui qui s'impose au premier chef est celui qui concerne l'avenir du modèle québécois. Mal posé pour l'instant, ce débat n'en reste pas moins l'un des plus fondamentaux qui soient. Par ailleurs franchement déplorable, la montée de l'ADQ aura eu le mérite de cristalliser un questionnement jusque-là diffus mais devenu incontournable: quel genre de société voulons-nous pour le Québec et, par conséquent, quel rôle souhaitons-nous attribuer à l'État?

Mal posé, le débat l'est à l'heure actuelle parce qu'il se limite le plus souvent à proposer une alternative entre l'interventionnisme et son contraire, se réduisant ainsi à une joute de managers obnubilés par l'efficacité et enfermés dans une vision utilitariste du monde. Or, s'il faut se soucier d'efficacité pour ne pas sombrer dans l'irresponsabilité, il importe surtout, dans ce débat, et pour les intellectuels, de s'attacher aux valeurs plus élevées de justice et de liberté.

Contre les Léon Courville, les Yvon Cyrenne, les Claude Castonguay, les Yves Lamontagne, les Gilles Taillon, les Claude Picher, les éditorialistes de Gesca, les Jean Paré, les adéquistes, les libéraux et certains péquistes qui, au nom de l'efficacité gestionnaire, plaident en faveur d'un bradage de l'État-providence, de privatisations tous azimuts, de réductions massives d'impôts, de déréglementation du monde du travail et de décentralisation (la gauche devrait se méfier de cette stratégie du diviser pour mieux régner), il faut savoir défendre, comme le font bien Jean-François Lisée, J.-Claude St-Onge et Léo-Paul Lauzon par exemple, l'efficacité même de l'État gestionnaire et redistributeur, mais il faut aussi, et surtout, savoir défendre l'absolue nécessité de cet État pour la préservation d'un monde commun à tous, sur l'essentiel, et seul à même d'incarner le bien commun.

Les intellectuels progressistes du Québec feraient fausse route en acceptant les prémisses de ceux qui se présentent comme les valeureux réformateurs du modèle québécois, prémisses selon lesquelles le clivage gauche/droite est dépassé et seul le souci d'efficacité devrait nous préoccuper. Le vrai débat sur le modèle québécois n'en est pas un sur l'interventionnisme dans l'absolu (puisque celui-ci opère parfois selon une logique néolibérale), mais il en est un sur la société juste. Il s'agit donc pleinement d'un débat entre une droite satisfaite et individualiste et une gauche social-démocrate soucieuse de justice, de dignité et d'une réelle liberté offerte à tous. À un système de santé ou scolaire, par exemple, qui serait accessible et efficace pour plusieurs mais qui en laisserait d'autres sur le carreau, il ne faudrait pas hésiter à préférer, même si ce n'est pas ce que l'on souhaite, un système moyen mais universel. Agir autrement équivaudrait à corroborer un racisme social négateur de la commune dignité, et donc humanité, des hommes.

École, rapport à l'autorité et anomie sociale

Un autre débat qui devrait solliciter l'attention des intellectuels d'ici est celui qui concerne l'école québécoise et ses contenus parce que tout le rapport à la culture au sens large s'y joue. Les réformes en cours, et celles qui les ont précédées, entraînent-elles une évacuation des savoirs disciplinaires et de la grande et vraie culture, entre autres dans ses manifestations littéraires, au profit d'une conception instrumentale et réductrice de la formation de l'être humain? Il y a quelques années, Jean Larose et consorts (voir le collectif Main basse sur l'éducation) avaient lancé une charge à fond de train contre ces sciences de l'éducation qui constituaient, à leur avis, une négation de l'approche humaniste, seule à même de former des sujets réellement cultivés, c'est-à-dire libres et autonomes.

Ce débat, qui se poursuivait récemment dans les pages du Devoir dans le cadre d'un échange entre le collectif Le Pont entre les générations et un spécialiste des sciences de l'éducation, est trop vaste et complexe pour que je le reprenne ici, mais il devra être relayé incessamment parce qu'il rejoint l'épineuse et essentielle question du rapport à l'autorité, à la culture et au passé de toute une collectivité.

À une époque comme la nôtre — faut-il dire postmoderne? —, où le sens de la vie bonne (donc la culture au sens large) ne s'impose plus d'autorité comme hier, comment assurer une transmission des valeurs humanistes (d'une transcendance, aurait écrit Dumont) qui sont au coeur de notre conception de l'être humain? Les travaux récents d'un Jacques Grand'Maison (Au nom de la conscience, une volée de bois vert et Quand le jugement fout le camp), qui constatent et interrogent l'actuelle anomie qui frappe le Québec, doivent être considérés, malgré leurs manques, comme des jalons indispensables dans cette réflexion dont on ne pourra pas faire l'économie. Et ce ne sont pas, faut-il insister, des humanistes douteux à la Guy Laforest (le politologue adéquiste plaide l'humanisme en défendant... les bons d'éducation!) qui devraient nous guider dans cette entreprise.

En attendant, la vie et les combats continuent

Il y aurait encore, c'est l'évidence même, tant à dire sur les combats auxquels les intellectuels québécois ne sauraient rester indifférents. Je me permettrai au moins, en terminant, d'en pointer quelques-uns, souvent portés par des militants plus que par des intellectuels, en soulignant les efforts de Richard Desjardins dans le dossier de la forêt boréale, ceux de l'Union paysanne dans la défense d'une agriculture à échelle humaine, ceux de la coalition Eau secours et ceux d'un Paul Cliche portant sur la réforme du mode électoral québécois.

Il faudrait aussi saluer la contribution d'un Daniel Jacques au grand débat sur le clonage et les biotechnologies et ne pas oublier les débats en cours, mais trop peu présents sur la place publique, concernant l'avenir des universités et la question du financement (privé ou public) de leurs recherches, plus particulièrement dans le domaine technoscientifique. On y reviendra... qu'on le veuille ou non.

Pour l'heure, je me contenterai de terminer sur mon air du commencement en insistant sur un point: en finir avec la question nationale en l'abandonnant aux limbes de l'histoire, comme nous y invite une certaine rumeur, reviendrait à nous abandonner nous-mêmes à un désarroi débilitant. Une image: Benoît Dutrizac et Mario Dumont, aux Francs-tireurs, qui retiennent leurs fous rires complices de crétins satisfaits en entendant une des plus belles chansons du dernier album de Gilles Vigneault. Leur message: Dieu que cela est dépassé! La scène était pathétique et devrait servir de repoussoir aux jeunes et vieux loups qui prônent la fuite en avant: le déni, aujourd'hui comme hier, confine à la bêtise et à l'insignifiance.

louiscornellier@parroinfo.net