Les intellectuels au Québec - À peine un murmure

Face à la gravité des incertitudes politiques et scientifiques de notre époque, le silence des intellectuels au Québec me pèse, à peine interrompu de temps à autre par un murmure plaintif et sans écho. Est-ce la nostalgie du siècle des intellectuels qui me rend ce silence si lourd, le souvenir des Insolences du frère Untel, des audaces de Refus global, des débats de la Révolution tranquille, des affrontements sur le féminisme et la souveraineté pendant les années 70 et 80 ?

Faudrait-il postuler qu'il n'y a plus aujourd'hui matière à débat sur l'agora ? Seulement des certitudes et des évidences ? Il faut bien constater le désengagement général des intellectuels, ici, au Québec, comme ailleurs dans le monde occidental.

Pourtant, les grands intellectuels engagés ne manquent ni dans la tradition ni dans la modernité du Québec. On évoque immédiatement Fernand Dumont, Guy Rocher, Paul Gérin-Lajoie, Thérèse Casgrain, Marcel Rioux, Hubert Aquin, Pierre Bourgault, Pierre Elliott Trudeau, les revues Cité libre, Parti pris et Arguments, Charles Taylor, Jacques Godbout, Jacques Grand'maison, Madeleine Gagnon, Lise Bissonnette, Jean Paré, Mordecai Richler, Pierre Vallières, Maurice Champagne, Gérald Godin, Jean-François Lisée, des scientifiques comme Fernand Seguin, Hubert Reeves et Pierre Dansereau, des artistes comme Gilles Vigneault, Richard Desjardins, Pierre Falardeau et tant d'autres, qui mériteraient tout autant d'être nommés, ainsi que ceux de la relève.

En effet, depuis le débat de Seattle sur la mondialisation, nous voyons se constituer une conscience critique planétaire importante, à laquelle la nouvelle génération québécoise est manifestement partie prenante, même si la contestation systématique paraît souvent simpliste par rapport à des problématiques complexes. L'histoire des idées et de la vie intellectuelle au Québec, qui leur rendra justice et qui nous aidera à nous comprendre, n'a malheureusement pas encore été écrite. Et nous avons parfois aussi des émissions intellectuelles, comme Chasseurs d'idées, que Télé-Québec n'a pas maintenue, ou des débats de qualité, comme celui tout récent dans Le Devoir entre Gérard Bouchard et Jacques Beauchemin sur l'identité québécoise.

Il y a donc de la vie sous l'eau qui dort, mais si peu en comparaison des incertitudes de notre époque ! Le débat intellectuel au Québec serait-il tombé en disgrâce en même temps que la Constitution ? Qu'est-elle devenue, l'époque où philosophes, artistes, scientifiques et écrivains rivalisaient dans l'engagement politique et social ? Certes, nous ne sommes plus au temps du stalinisme ou du Vietnam.

Mais n'y a-t-il plus aujourd'hui d'affaire Dreyfus demandant justice et vérité ? Manquons-nous de problèmes qui exigeraient plus de clairvoyance et des solutions plus équitables ?

Ici au Canada, le blocage constitutionnel et la perte d'identité face aux États-Unis, et ailleurs, dans le monde, l'aggravation de la fracture Nord-Sud, les excès de l'hyperlibéralisme, le conflit israélo-palestinien, la dictature irakienne et tant d'autres, la défense des identités et des diversités culturelles contre le rouleau compresseur de la mondialisation, la concentration des médias, l'économisme érigé en dogme, l'utopie techno-scientifique et le posthumanisme, le choc du numérique, la violence, le terrorisme, les armes de destruction massive et les attentats du 11 septembre 2001, les intégrismes, les manipulations génétiques et le clonage, le réchauffement de la planète et l'écologie, les menaces du contrôle informatique sur nos droits et libertés n'appellent-ils pas, aujourd'hui autant qu'hier, la contribution publique des intellectuels ?

N'est-ce pas le coeur même de la démocratie qui faiblit alors que nous redécouvrons collectivement la nécessité d'une éthique planétaire ? On imagine tous les débats de société, les prises de position, les pétitions, les chuchotements assourdissants que de tels enjeux auraient immanquablement suscités il y a encore 20 ans seulement !

Faut-il alors attribuer le silence des intellectuels au désarroi ou à la prudence face à la complexité des problématiques contemporaines, qui exigeraient aujourd'hui des analyses plus expertes que jadis ? Il serait bien naïf de croire que les questions d'il y a 20 ans étaient plus simples et que les intellectuels pouvaient les trancher plus aisément. Non, le risque d'erreur n'était pas plus petit. Les passions et le goût de la vérité et de l'action, eux, étaient-ils donc beaucoup plus grands ?

Devrions-nous mettre en cause la postmodernité et la perte de sens et de valeurs où nous errons ? Si oui, alors, plus que jamais, dans une crise aussi profonde de l'humanisme, l'engagement des intellectuels devrait apparaître comme une absolue nécessité pour redéfinir les scénarios de notre avenir. Et nous ne saurions nous contenter d'intellectuels comme ceux qui font recette aux États-Unis en croyant qu'il suffit d'accumuler des dossiers journalistiques de chiffres et de faits pragmatiquement choisis pour éclairer le chemin.

Le rôle des intellectuels est un rôle de visionnaire, de porteur de conscience possible, capable d'analyses globales et d'engagement dans les débats publics au nom de valeurs et d'idées clairement exprimées. Car ce sont les idées qui mènent le monde, à commencer par celles de liberté, de justice et de démocratie ; ce sont les idéaux qui créent les volontés, les visions d'avenir qui mobilisent les gens. Ce ne sont pas la balance des paiements, l'endettement à long terme, la météo, l'état des routes et le prix de l'essence, aujourd'hui pas plus qu'hier, malgré l'aspiration générale au bonheur matériel.

Mais il ne faut pas tant s'étonner de l'extinction de voix des intellectuels que du silence qui les entoure et les incite à cultiver cette discrétion, comme si la société étouffait d'avance l'écho de leurs paroles. Comme s'ils s'étaient résignés à constater que les grands débats de société n'intéresseraient plus personne.

La mise en sommeil des intellectuels semble tenir à l'idéologie aujourd'hui dominante des classes moyennes et à la contagion du même virus qui réduit les masses à des indifférences anonymes, plus avides de distractions que d'idées dérangeantes, allergiques aux signes prémonitoires du tragique dont elles perçoivent frileusement la montée.

Les intellectuels ne sont pourtant pas des prophètes de malheur du seul fait qu'ils agitent les idées et sonnent parfois l'alarme quand il en est encore temps !

Nous sommes désormais aux prises avec une abondance d'informations événementielles et fragmentaires, à une information-spectacle qui se consomme et s'use immédiatement, demandant à être renouvelée quotidiennement comme un menu de restaurant. Combien sont-ils qui attendent avec impatience le show de la guerre en Irak, comme une bonne émission pour les soirées d'hiver ?

Et il faut, aux yeux de beaucoup de téléspectateurs, que les conflits tournent et changent de continent pour renouveler leur intérêt par la diversité des scénarios, des acteurs et des décors. On aime voyager ! On s'est lassé de la guerre au Liban, de celle en Yougoslavie, et, demain, on se lassera sans doute de celle en Irak, comme on s'est fatigué des scandales comptables des grandes entreprises américaines, qui ne font déjà plus recette.

Hier, on dégustait de la crème à la vanille ; pour demain, on veut du gâteau au chocolat. À la télévision, l'attention se fixe davantage sur les acteurs médiatisés de la politique que sur les problématiques, davantage sur les médiateurs-vedettes que sur les intellectuels, qui appartiennent traditionnellement plus au monde de l'imprimé qu'à celui des écrans, aujourd'hui dominants, où ils n'ont pas leur place. Ne la veulent-ils pas ? Ou n'y sont-ils guère admis parce qu'ils y paraîtraient mauvais acteurs, trop dramatiques ou trop élitistes ? On semble le croire, mais cela reste à prouver : il s'agit plutôt d'un préjugé répandu, ce que démentent bien des exemples d'intellectuels qui savent aussi percer l'écran !

Comme un clapotis sans profondeur, l'information-spectacle à la télévision dédramatise et crée l'indifférence. Il n'y aurait plus rien à dénoncer dès lors que nous saurions tous ce dont nous serions collectivement les témoins impuissants. À quoi cela servirait-il de crier ? Personne n'entend, personne ne répond, et ce serait presque indécent. Je pourrais citer, bien sûr, mille exceptions de détail, comme un bruissement en sourdine, et même quelques craquements dans les forêts coupées à blanc. Mais où sont donc les intellectuels qui nous expliqueront dans les médias les tenants et aboutissants des conflits du Moyen-Orient, qui nous permettront d'influencer leur solution durable ? Avons-nous jamais eu l'occasion de comprendre la guerre au Liban pendant les 15 années de ce conflit désespérant ?

Être intello est mal vu ! Certes, le discrédit des idéologies et l'anti-intellectualisme ont pris de la force depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du communisme. On se méfie aujourd'hui des idées, de celles qui tuent aussi bien que des bavardages inutiles. Ici au Québec, comme aux États-Unis, il semble que le débat d'idées soit aspiré dans le trou noir du pragmatisme et de l'économisme. La recherche du confort soumet les masses atomisées, et nous avons les idées courtes. Comment expliquer autrement le succès politique de la bulle creuse de l'ADQ, qui a soudain fait bien du kilométrage dans le centre mou du Québec avec un slogan de changement sans direction ? L'ambiguïté du vide de pensée semble favoriser les engouements électoraux. Voilà donc où nous en sommes ? Je n'arrive pas à y croire.

Et les bonnes moeurs universitaires n'invitent-elles pas tout autant les intellectuels à s'enfermer dans leurs champs d'expertise et leurs revues savantes sans se compromettre dans les médias publics ? Oublie-t-on le service à la communauté qui est inscrit dans leur mandat ? On ne saurait limiter l'État à la gestion des services publics, laisser aux seuls journalistes d'affaires publiques l'animation des débats de société et renvoyer les intellectuels à leurs chères études et les artistes à l'art pour l'art. C'est un peu simple. État et culture doivent entretenir un dialogue constant, et l'engagement des intellectuels, des scientifiques et des artistes en est la condition démocratique, aujourd'hui comme hier.

Est-il vrai que la génération des 50 ans est fatiguée et que les jeunes — sauf pour l'environnement — rejettent majoritairement les débats de société ? Comme si nous étions prêts à laisser les autres — experts, scientifiques, politiques, gens d'affaires et dirigeants de multinationales — penser et décider pour nous ! Peut-être, mais aussi et surtout, ce sont la volonté collective, la lucidité critique et l'espoir qui nous font le plus cruellement défaut. Le succès des émissions d'humour à la télévision — selon le dernier sondage BBM, huit d'entre elles se classent parmi les dix émissions les plus écoutées — n'est-il pas un symptôme d'autodérision et de manque de confiance en soi ? L'humour est important, certes, mais peut-il nous tenir lieu de vie intellectuelle, jusqu'à nous faire mourir de rire ?

La mode des intellectuels est passée ? Il est grand temps qu'elle revienne, au Québec comme ailleurs !