Les intellectuels au Québec - Pas de débat ?

«Il n'y a plus de débat. » Pas une semaine sans qu'on n'entende ce constat. Mais est-il juste ? Pour ma part, je nous regarde, et que vois-je ? Une société plus discuteuse que jamais, préoccupée par ce qui lui arrive, qui tente de définir des façons de s'améliorer.

Des preuves ? En fin de semaine dernière se tenait à l'UQAM un grand colloque intitulé « Pour un changement lucide et éclairé », organisé par un collectif autour de Michel Venne. Véritable « université d'été » en plein hiver, ce colloque, auquel ont participé à certains moments près de 400 citoyens — pas uniquement des militants — qui débattaient d'une question centrale à une période charnière : que garde-t-on, que rejette-t-on du modèle québécois ?

Autre exemple : mercredi, une nouvelle revue d'idées était lancée, les Cahiers du 27 juin (date de naissance de la Charte québécoise des droits de la personne), dirigée par Jocelyn Maclure.

En fin de semaine se tiennent des états généraux sur la réforme des institutions politiques. Mille personnes reprendront et échangeront des arguments qui ont récemment rempli les pages Idées et Débat de nos quotidiens. Sujet crucial, qui a heureusement évité les consensus trop faciles et suscité des échanges réels et durables sur l'organisation du pouvoir dans notre société, thème fondamental s'il en est un.

Il me faudrait aussi mentionner les multiples causeries et tables rondes organisées dans les librairies comme Olivieri et Gallimard ou au Musée de la civilisation à Québec. Quiconque a participé à un de ces événements aura perçu l'envie profonde des Québécois de discuter, de débattre, d'échanger des idées.

Ces exemples ne convaincront assurément pas ceux qui répètent « pas de débat » et qui tiennent à croire notre société pour intellectuellement morte. Il faut dire que s'ils empruntent les critères utopiques d'un Jean-Claude Milner, linguiste français qui publiait récemment un pamphlet affirmant qu'il n'y a « jamais eu de vie intellectuelle en France » sauf à quelques rares moments de grandes divisions sociales (la IIIe République), rien ne pourra jamais les faire changer d'idée.

Défauts

On peut très bien convenir que notre vie intellectuelle ne soit pas satisfaisante...
- Vrai qu'il se dit bien des niaiseries dans les colloques, les tables rondes, cafés philo et autres « événements débats ».
- Vrai que tout débat, aujourd'hui, est presque systématiquement ramené à des « questions de société » à propos desquelles seuls les experts et les représentants de groupes de pression semblent autorisés à s'exprimer.
- Vrai que les universitaires sont la plupart du temps, aujourd'hui, devenus hyperspécialistes d'un champ, sortes de fonctionnaires refusant net d'honorer la définition de Sartre de l'intellectuel : « Celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. » Cette dernière attitude a préparé bien des erreurs, certes, mais permettait au moins de provoquer la réflexion chez ceux qui recevaient le discours comme chez ceux qui l'énonçaient.
- Vrai qu'il y a moins de généralistes prophétiques à la Fernand Dumont qui ont l'ambition des grandes synthèses.
- Vrai que les intellectuels discutent trop peu, ici, des livres des autres intellectuels.
- Vrai qu'il y a chez nous un anti-intellectualisme parfois frustre qui, sous couvert de rejeter l'hermétisme et les « longueurs », pourchasse toute parole exigeante, comme celle qui se tenait à l'émission Passages à la Chaîne culturelle de Radio-Canada.

Vrais débats

Toutes ces carences, tous ces travers n'empêchent toutefois pas la vie intellectuelle de se maintenir et même de progresser. Au cours des dernières années, de belles et riches querelles, il y en a eu plusieurs.

Pensons à celles qu'ont suscitées les travaux de Gérard Bouchard, qui visaient à redéfinir le Québec en le comparant aux « sociétés neuves ». Les critiques qu'ils ont suscitées de la part de Serge Cantin, Joseph-Yvon Thériault, Jocelyn Létourneau et Jacques Beauchemin ont donné lieu à un raffinement et à une véritable redéfinition de la question québécoise.

Le manichéisme des années 80, où on se contentait de dire qu'il y avait un « bon » et un « mauvais » nationalisme, a cédé la place à des discours fins et nuancés sur la place de l'héritage, du passé, dans tout projet national.

Ce débat a aussi permis de repenser certaines dimensions clés de notre identité.

L'américanité du Québec était jadis méprisée, mais devait-on pour autant la magnifier ? Bref, on peut bien se dire fatigué des questions identitaires ou nationales, on peut bien railler l'« industrie constitutionnelle », reste que les énergies consacrées ici ont permis de penser, à partir du Québec, sur un mode plus universel, les rapports entre culture et modernité.

Les jeunes

Et la jeune génération intellectuelle ? Apathique ? « Pas de débat » ici non plus ? Que non.

Cette génération, on la retrouve bien sûr dans la mouvance antimondialisation qui, comme à Porto Alegre, clame qu'un « autre monde est possible ». Elle repense l'anarchisme, s'exprime avec verve dans Le Couac, publie aux Éditions Écosociété et dans la revue Société. Elle s'inspire des Michel Freitag et Michel Chossudovsky.

Fille de la Révolution tranquille, cette « jeune » génération développe aussi une critique de ce grand mythe fondateur dans lequel elle a grandi. Si elle cède parfois au pur ressentiment « anti-boomers », elle tente — et réussit — de plus en plus à poser avec bonheur les questions de l'héritage, de la filiation, de la transmission. Avec Albert Camus, elle semble dire : « Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande : elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »

Elle ose s'interroger sur le fil rompu de la tradition. Elle va jusqu'à remettre sur le tapis des questions telles la religion ou le rapport au catholicisme, que les générations précédentes avaient rendues taboues (dixit les sociologues Martin Meunier et Jean-Philippe Warren). Phénomène observable dans le monde du théâtre aussi, où les « jeunes » Alexis Martin, Wajdi Mouawad et Antoine Laprise (avec sa Bible en marionnettes) ont fait de la spiritualité et de l'héritage religieux des questions revisitées.

La jeune génération crée des revues où elle approfondit ces sensibilités. Permettez-moi de citer Argument (pour laquelle je travaille) mais aussi Combats (de mon collègue Louis Cornellier).

Pensons à Mens, revue d'histoire. Je n'oublie pas non plus L'Inconvénient, qui incarne une renaissance de l'attitude de l'« écrivain ».

Dans cette revue à l'humour grinçant, qui a l'audace de s'attaquer à des vaches sacrées de notre temps comme la démocratie ou les festivals-qui-créent-du-lien-social, les littéraires, après quelques décennies lovés dans leur nombril ou enferrés dans des obsessions formalistes, jettent de nouveau un regard critique sur le monde. C'est heureux.

En somme, bien sûr qu'il y a une vie intellectuelle au Québec. Si seulement les grands médias lui donnaient la place qu'elle mérite. Or on y néglige les livres, notamment les essais. Quant aux revues, on nie carrément leur existence alors qu'il y en a plusieurs qui se maintiennent avec mérite (mentionnons L'Agora, L'Action nationale et Bulletin d'histoire politique).

Dommage, car la vie intellectuelle ne concerne pas seulement les « initiés ». Elle est — et ça semble ridicule de le rappeler — d'intérêt public, éminemment.