Cent ans d'études supérieures pour les filles à Montréal

Au début du XXe siècle, les jeunes Québécoises catholiques n'étaient pas autorisées à entreprendre des études supérieures. Pour le faire, elles devaient soit s'expatrier, soit fréquenter une institution protestante. Pourtant, dans plusieurs pays, et notamment aux États-Unis, les étudiantes sont devenues nombreuses à l'université. Or, en 1908, deux institutions sont établies à Montréal pour offrir aux jeunes femmes la possibilité de poursuivre leurs études. Ces deux institutions ont aujourd'hui disparu, mais elles marquent le début d'une longue marche qui a mené les étudiantes à dominer littéralement l'enseignement supérieur. Retour sur le passé.

Le Lycée de jeunes filles

Au printemps 1908, des journaux annonçaient l'ouverture d'une institution d'enseignement supérieur pour les filles. Une photo montre une grande résidence sise au 286, Saint-Denis (aujourd'hui juste au sud du cinéma Saint-Denis) entourée de grands arbres, «restaurée et modernisée en vue de ses nouvelles destinées». L'initiative de ce projet revient à deux journalistes, Éva Circé-Côté et Georgina Bélanger. La première, aussi connue sous son nom de plume, Colombine, dirige la bibliothèque municipale depuis sa fondation en 1903. La seconde signe ses textes Gaëtane de Montreuil dans la page féminine de La Presse. Ce «collège français pour jeunes filles» ouvrira ses portes au début septembre pour les refermer deux ans plus tard, sans qu'on connaisse les causes exactes de son insuccès.

Le projet des deux journalistes n'arrivait pas à l'improviste. Depuis des années, des personnalités progressistes réclamaient un ministère de l'Éducation et des écoles gratuites, laïques et obligatoires. Ces esprits avancés — des syndicalistes, des médecins, des avocats, des journalistes — avaient formé au tournant du siècle la Ligue de l'Enseignement.

En 1908, plusieurs d'entre eux se réunissaient à la loge franc-maçonne Force et Courage. Pas les femmes, cependant, car la loge leur était fermée. Quand on sait que la franc-maçonnerie était passible d'excommunication chez les catholiques, on devine la réaction du clergé à tout ce qui y était associé. Or, la loge a donné dès les débuts son appui au Lycée, tout comme l'Alliance française, à une époque où la France laïcisait ses institutions.

École moderne

Éva Circé-Côté et Gaëtane de Montreuil fréquentaient des francs-maçons, et le Dr Côté, le mari d'Éva Circé, attendait d'y être officiellement intronisé. Le programme d'études du Lycée reflète les idéaux des deux protagonistes. Il se veut d'abord moderne, adapté à son époque. Il ne s'agit pas d'imiter les collèges classiques, fortement critiqués non seulement pour leur enseignement religieux mais aussi pour l'importance accordée au grec et au latin au détriment des sciences et des matières «pratiques». Le Lycée se voit plutôt comme l'équivalent féminin de l'École des hautes études commerciales de Montréal, qui vient de s'ouvrir aux garçons.

Certes, les filles pourront apprendre le grec et le latin, mais l'accent est plutôt placé sur le français et l'anglais, sur la sténographie, sur les arts autant que sur les sciences. Et au moins 16 familles font assez confiance à ce genre d'éducation pour y inscrire leurs filles comme externes ou pensionnaires. La direction vante la compétence de ses professeurs, hommes et femmes, formés en France et aux États-Unis. C'est le cas de Mme de la Chaux, qui avait enseigné 13 ans au couvent du Sacré-Coeur à Rennes.

Réaction de l'Église

Le Lycée s'attira les foudres de l'Église dès l'annonce de sa fondation. Monseigneur Bruchési assura aux religieuses de la congrégation Notre-Dame (CND) qui lui demandaient la permission d'ouvrir un collège pour filles que ce lycée, «je n'en ai pas peur, je le tuerai»! C'est un peu grâce au Lycée que la CND a pu ouvrir son collège en octobre 1908 pour contrer l'attraction néfaste d'une éducation neutre.

On ignore pourquoi le Lycée dut fermer après la fin de l'année scolaire 1909-10. Il ne jouissait sûrement pas des moyens du Collège catholique, qui s'est vu octroyer 1000 dollars de l'évêque dès son ouverture. Éva Circé-Côté avait créé un véritable scandale au début 1910 en faisant incinérer son mari; il est probable que des parents ne voulurent plus être associés de si près à une libre-penseuse notoire. Pour ceux qui persistaient à défier l'Église et à insister pour donner à leurs enfants une éducation laïque, restaient les cours privés et, confessionnelle mais moins imprégnée de religion, l'école protestante, suivie de l'Université McGill.

L'école supérieure pour jeunes filles

En 1904, la congrégation de Notre-Dame a tenté en vain d'implanter les études supérieures, projet qui a avorté parce que le comité catholique a statué qu'«il n'était pas opportun de lancer les jeunes filles dans les études supérieures». L'annonce, en avril 1908, de l'ouverture d'un lycée laïc et neutre destiné aux jeunes filles change toutefois la situation.

Les responsables de la congrégation reprennent alors leur projet de 1904, et les autorisations sont obtenues rapidement. La décision est prise de procéder sans tarder en dépit des obstacles, et de loger la future institution dans les locaux même de la nouvelle maison-mère (actuel Cégep Dawson) qui vient à peine d'ouvrir, afin de contrer les projets de la congrégation des Soeurs des Saints Noms de Jésus et Marie qui tente également d'affilier son pensionnat d'Outremont à l'université.

Étudiantes et religieuses

La fondatrice est profondément convaincue que «si l'enseignement supérieur féminin appartient à quelqu'un à Montréal, c'est à la congrégation de Notre-Dame et pas à d'autres»! On obtient aussi l'exclusivité de l'«École supérieure pour jeunes filles» pour 25 ans, afin d'en assurer la clientèle. L'institution offre les quatre dernières années du «cours classique», en anglais et en français. Dans les faits, durant les 25 premières années, les étudiantes sont peu nombreuses (environ 400, une moyenne de 15 par année), les bachelières encore moins (199) et le tiers des premières bachelières sont des religieuses, venues de la congrégation de Notre-Dame et de plusieurs autres congrégations.

Les professeurs viennent de l'Université Laval à Montréal et sont payés 5 $ l'heure. Les religieuses assistent aux cours, servent de répétitrices à leurs élèves et peuvent ainsi se présenter aux examens en même temps que leurs élèves.

On déménage alors à la maison-mère, la «Notre Dame Secretariat School», fondée en 1905, pour l'intégrer à l'École supérieure et ce sont ses classes très fréquentées qui permettent à l'École supérieure de survivre: c'est le «Mother House». La première bachelière est Marie-Justine Guérin-Lajoie, la fille de la féministe notoire, et elle arrive première aux examens, surpassant tous les bacheliers des collèges montréalais. Mais le prix Collin ne lui est pas attribué: il est remis à l'étudiant qui est arrivé deuxième. Sinon, de quoi auraient eu l'air tous ces messieurs qui avaient proclamé sur tous les tons que les femmes ne pouvaient pas entreprendre des études supérieures?

Première institution

Mère Sainte-Anne Marie a dû se munir des diplômes indispensables qu'exige son rôle particulier de Directrice de l'enseignement supérieur. En 1913, elle est autorisée exceptionnellement à présenter une licence de philosophie avec une thèse sur le socialisme. En 1915, elle reçoit son baccalauréat, libellé Marie-Aveline Bengle, «bachelier ès arts, élève de l'École supérieure pour jeunes filles». Paradoxe!

Progressivement, les religieuses vont remplacer les universitaires qui assuraient l'enseignement. En 1926, l'institution prend le nom de Collège Marguerite-Bourgeoys, nom sous lequel elle a été véritablement connue. Après la réforme de l'enseignement collégial en 1968, il est devenu collège privé mais a fermé ses portes en 1985. Comme il a duré plus de 77 ans, il est présent dans la mémoire collective comme la première institution d'enseignement supérieur destiné aux filles même si dans les faits, il a été le deuxième.

Au milieu des années 1950, on compte 15 collèges féminins, 16 en y ajoutant le Collège Marie-de-France. Les bachelières ne forment que 5,5 % des bacheliers en 1940, 10 % en 1950 et 18 % en 1960. C'est la réforme scolaire de 1968 qui a véritablement ouvert les portes de l'enseignement supérieur aux jeunes filles.