Rapport du Conseil du statut de la femme - La prostitution à l'heure de la mondialisation

Une femme a atterri récemment à l'aéroport de Dorval en provenance de l'Inde avec deux filles sous ses bras. N'eût été de l'intervention de la GRC, leurs visas d'une semaine se seraient transformés en passeports illimités pour les affres de la prostitution. Âgées de 12 et 14 ans, elles étaient destinées à un lucratif marché qui ne connaît pas les frontières et ne reconnaît pas la dignité humaine.

Montréal n'échappe pas au trafic sexuel mondial, le Conseil du statut de la femme (CSF) le confirme une fois de plus dans un rapport de situation rendu public hier. L'organisme consultatif n'a déterré aucun scandale inédit, il se contente de brosser un tableau actuel et concis de la prostitution, au Québec comme ailleurs dans le monde.


L'incident indien n'est pas tombé sous le regard du Conseil. Sans entrer dans le cas par cas, le groupe décrit l'existence à Montréal d'un réel trafic sexuel auquel se livrent les principales familles du crime organisé, à commencer par les mafias russe et asiatique. «La mafia russe est en mesure de recruter des femmes en Russie et de les intégrer au Québec dans des réseaux de prostitution en moins de trois semaines. Ne parlant ni anglais ni français, sans papiers, ces femmes sont à la merci des proxénètes», a lancé hier Diane Lavallée, présidente du Conseil du statut de la femme.


Le groupe n'a consulté aucune prostituée active dans le cadre de sa recherche. La barrière de la clandestinité s'est avérée trop difficile à surmonter. Le Conseil s'en remet donc à des informations reçues des milieux policiers et judiciaires pour étayer sa réflexion.


La diversification du trafic sexuel est bien réelle en cette ère de mondialisation. Après le trafic d'armes et de drogue, la traite des femmes arrive au troisième rang des activités les plus lucratives du crime organisé. La demande est aux jeunes. Les prostituées font leurs premières passes vers l'âge de 15 ans ou 16 ans. Elles sont en moyenne âgées de 25 ans, mais la tendance lourde est au rajeunissement. Les femmes vulnérables, pauvres et marginalisées sont les plus susceptibles de se retrouver un jour sur le trottoir.


À Montréal, les ramifications planétaires de la prostitution ne sautent pas aux yeux. Les groupes criminels dirigent la plupart des prostituées vers des villes comme Vancouver (pour la mafia asiatique) et Toronto (pour la mafia russe). Citant un rapport du Département d'État américain, le CSF rappelle le cas d'une jeune fille de 11 ans retrouvée à Vancouver. Kidnappée aux États-Unis, elle avait été forcée à la prostitution.


Dans la métropole comme le reste du Québec, la prostitution reste essentiellement un service local pour des clients locaux, que ce soit dans les salons de massage, agences d'escorte et autres bars de danseuses louches. Les exploitants de ces commerces ont pris la relève des proxénètes, estime Mme Lavallée. «Souvent, les bars de danseuses nues jouent un rôle de plaque tournante pour les réseaux de prostitution», a-t-elle dit. Pour les plus démunies, comme les prostituées de rue, le vendeur de drogue prend souvent la relève du pimp.


Le Conseil du statut de la femme a produit son rapport de 155 pages dans le but d'alimenter la réflexion sur la prostitution. Pas question de prendre position. Mme Lavallée s'est prononcée du bout des lèvres en faveur du statu quo durant sa conférence de presse, mais sans plus. Selon elle, les pays qui se montrent trop permissifs à l'égard de la prostitution (comme l'Allemagne ou les Pays-Bas), ou trop restrictifs (comme les États-Unis), ne sont pas arrivés à des résultats convaincants. «L'information ne nous amène pas à conclure en faveur d'une voie législative ou d'une autre. À l'heure actuelle, la législation canadienne est satisfaisante», estime-t-elle.


La position du statu quo fait le jeu du crime organisé, tranche Claire Thiboutot, directrice de Stella, un organisme d'aide aux prostituées. Selon Mme Thiboutot, les lois canadiennes en matière de prostitution ont contribué à maintenir les femmes dans la marginalité, la pauvreté et la violence. Stella a la conviction que seule la décriminalisation des «métiers du sexe» pourra permettre de faire des prostituées des citoyennes à part entière.


Sans prendre position, le Conseil du statut de la femme se montre plutôt frileux à l'idée. «On ne veut pas que le Québec devienne une porte d'entrée encore plus grande pour la prostitution et le crime organisé», a dit Mme Lavallée, qui conçoit difficilement qu'une fille se tapant quotidiennement les clients à la douzaine puisse faire un véritable choix.