Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux?

Souriez, vous êtes heureux. La vidéaste Josiane Lapointe et le photographe Robbie Paquin réussissent ensemble leur vie depuis quatre ans.
Photo: Jacques Nadeau Souriez, vous êtes heureux. La vidéaste Josiane Lapointe et le photographe Robbie Paquin réussissent ensemble leur vie depuis quatre ans.

Qu'est-ce que réussir sa carrière ou ses amours? Que sont une éducation, une immigration, un gouvernement idéaux? Jusqu'à samedi prochain, l'équipe du Devoir vous présente une synthèse des réflexions fascinantes recueillies pour sept volets d'un même thème: qu'est-ce qu'une vie réussie? Afin d'alimenter cette réflexion, nous avons demandé à la firme Léger Marketing de sonder le coeur des Québécois. Pour lancer la série, pas de demi-mesure, allons-y avec la mère des questions existentielles: celle du bonheur et de la réussite.

Pierre Théberge a très bien réussi dans la vie. Historien de l'art, passionné de culture, décoré ici comme à l'étranger, le sexagénaire entame sa dernière année à la tête du Musée des beaux-arts du Canada, navire amiral de la flotte muséale canadienne.

Pierre Théberge a-t-il pour autant réussi sa vie? «Parler d'une vie réussie, c'est honnêtement mystérieux pour moi comme pour n'importe qui, répond-il. Quand je pense à ma propre existence, je suis surtout impressionné par les réussites accomplies avec les autres, mes proches et mes collègues de travail. Le succès se mesure aux traces laissées avec et pour les autres.»

On ne se refait pas. Le directeur Théberge glisse donc rapidement vers de célèbres exemples de vies d'artistes. «On peut même réussir sa vie en la vivant en concentré, très, très vite, fait-il observer. Mozart et Raphaël sont morts très jeunes, mais ils avaient certainement rempli et réussi leur vie. Picasso est mort très vieux, adulé comme une figure phare du XXe siècle, il a indéniablement réussi sa vie et réussi dans la vie, mais il a aussi détruit des vies autour de lui.»

L'art, le cinéma, la littérature regorgent de réflexions sur ce thème complexe et mystérieux. Citizen Kane, le personnage central du film d'Orson Welles, a réussi dans la vie tout en finissant seul et malheureux dans son Xanadu inachevé. Dans le récit puis le film Le Scaphandre et le papillon, le directeur de magazine Jean-Dominique Bauby montre la rédemption finale d'un homme entièrement paralysé renouant avec le sens de la vie après un accident vasculaire foudroyant.

Pierre Théberge accepte d'autant plus facilement de commenter ce dernier exemple qu'il vit lui-même avec la maladie de Parkinson depuis quelques années. «Je continue mon travail, ma vie pleine. Je n'ai pas du tout de ressentiment contre un mauvais coup du sort. Je suis dedans, dans une maladie frivole, qui évolue drôlement. Je suis prêt, je ne suis pas malheureux et je suis toujours très content de ma vie.»

Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux?

Et les Québécois? Le sondage Léger Marketing-Le Devoir leur a demandé à quoi ils accordent le plus d'importance. La vie amoureuse et familiale arrive très largement en tête, avec 68 % des réponses. Les loisirs (18 %) suivent en deuxième position, mais tellement loin derrière. «Ce n'est pas un résultat étonnant: on sait bien que les Québécois accordent beaucoup d'importance à la vie familiale et amoureuse, et c'est encore plus vrai pour les femmes, à 74 %», commente Mathieu Gagné, directeur de recherche de la firme Léger Marketing.

Le Devoir avait proposé un coup de sonde similaire il y a une décennie, à l'automne 1999. À la question «Qu'est-ce qui a le plus d'importance dans votre vie?», les Québécois avaient alors répondu «une vie sentimentale réussie» dans une proportion de 43 %. Avoir du temps (22 %), un bon emploi (19 %) et de l'argent (10 %) suivaient alors dans la liste des priorités.

Cette fois, les réponses montrent une étonnante unanimité au-delà des tranches d'âge ou de la langue maternelle, des niveaux de scolarité ou des catégories de revenu. Les seules différences un tant soit peu notables concernent l'importance encore plus marquée accordée à la vie amoureuse et familiale chez les 25-34 ans (80 %) ou aux loisirs et passions personnelles chez les 18-24 ans (37 %). Ces préférences s'expliquent probablement par les réalités propres à chaque âge de la vie: il semble normal de négliger la famille quand on vient de quitter la sienne, au sortir de l'adolescence; il semble naturel de lui accorder plus d'importance quand on vient d'en fonder une, au début de la vie adulte.

Par contre, la société québécoise demeure très divisée sur la question des transformations du rapport à ce qu'on doit appeler «une vie heureuse». Ainsi, à peine un adulte sur dix (12 %) croit qu'il est «plus facile d'être heureux aujourd'hui que ce ne l'était il y a dix ans». En revanche, plus de quatre répondants sur dix (44 %) jugent que c'est plus difficile, et le même nombre (42 %), que la situation n'a pas changé. Les positions se divisent à parts égales quand il s'agit de se projeter dans le futur. Par ailleurs, six personnes sur dix (62 %) affirment «avoir tout ce qu'il faut pour être heureux dans la vie» tandis que le tiers de la population (35 %) dit le contraire.

Maudit bonheur

La psycho pop regorge de livres conseils pour réussir sa vie en dix étapes, à deux, aujourd'hui ou au quotidien. Les «chemins du bonheur» sont tout aussi pavés de belles intentions éditoriales, avec des conseils pour les arpenter en bouddhiste, avec un moine ou même seul.

Est-il seulement possible de mesurer la réussite d'une vie, les prédispositions personnelles ou collectives à réussir son passage ici-bas?

Pierre Côté a fait le pari que oui, enfin, pour autant que la réussite d'une vie se mesure à l'aune du bonheur. Il a mis au point un Indice relatif de bonheur (IRB, sur une échelle de 100), affiné un sondage autour de 350 questions et finalement lancé sa mécanique sur le Québec.

L'idée de cette radioscopie du bonheur lui est venue il y a deux ans, en regardant un débat de la défunte émission Il va y avoir du sport de Télé-Québec autour de la question: «Est-ce que le Québec est une société pauvre?» «J'ai été très étonné des arguments uniquement économiques, raconte M. Côté, un ancien publiciste. Personne n'a même demandé si les Québécois étaient heureux alors qu'après tout, ce devrait être le premier critère d'évaluation d'une vie réussie, non?»

Son site unique au monde (indicedebonheur.com) a attiré des dizaines de milliers de répondants (l'exercice est gratuit) et permis de raffiner les analyses autour des professions ou de la santé par exemple, mais aussi sur la vingtaine de facteurs qui influencent cet état.

Sa méthode lui permet par exemple d'éclairer autrement les résultats du sondage du Devoir, où les Québécois placent le travail (6 %) et l'argent (4 %) en fond de cale des priorités dans leur vie.

«Dans nos recherches, il y a un écart de dix points entre ceux qui déclarent les plus faibles et les plus haut revenus, dit M. Côté. Le travail est aussi essentiel pour la reconnaissance. Les trois quarts des répondants à nos propres enquêtes disent qu'ils ne pourraient pas être heureux s'ils n'occupaient pas un travail qui les satisfait. De même, l'amitié et l'amour arrivent en septième et huitième position dans les critères d'influence du bonheur.»

Il y a donc plus important, beaucoup plus même. La première condition incontournable du bonheur, selon ces mêmes enquêtes, est la satisfaction par rapport à soi-même. «Réussir sa vie passe par une satisfaction par rapport à ses accomplissements à court, moyen et long termes, souligne Pierre Côté. Je dirais qu'il faut faire en sorte que sa vie réelle ne s'écarte pas trop de sa vie rêvée.»

Les données de l'IRB révèlent ensuite l'importance de l'acceptation et de l'adaptation aux changements. «Systématiquement, ceux qui souhaitent vivre ailleurs ou dans le passé révèlent un refus d'affronter le réel, ajoute Côté. Pour réussir sa vie, il faut aussi accepter ce que l'existence nous envoie. Les optimistes, ce que la religion d'autrefois appelait l'espérance, ont une capacité au bonheur beaucoup plus grande et semblent donc mieux réussir leur vie.»

Une des questions de notre sondage aborde indirectement cette question de l'acceptation, qui ne confine évidemment pas à la résignation. Quand on demande aux Québécois s'ils quitteraient le Québec s'ils le pouvaient, le tiers des répondants (30 %) choisissent l'exil. Plus étonnant encore, un jeune sur deux (47 %) dans la tranche des 18-24 ans répond qu'il souhaiterait vivre ailleurs, l'appel de l'étranger diminuant progressivement avec l'âge. À la retraite (65 ans et plus), ils ne sont plus que 18 % des Québécois à choisir le départ.

«C'est l'élément le plus négatif de cette section, dit le sondeur Mathieu Gagné. Si un génie passait avec sa baguette magique, il pourrait arracher d'un coup un adulte québécois sur trois et un jeune adulte sur deux. C'est énorme. Il y a certainement toutes sortes de raisons pour envisager cette option radicale... y compris la température. Mais c'est aussi le signe d'une insatisfaction profonde que de souhaiter quitter son pays pour changer de vie... »

Le spécialiste du bonheur poursuit en mentionnant l'absence de projet collectif porteur au Québec. «C'est une société qui se cherche, sans gouvernail, ce qui influence le niveau de bonheur global.»

N'empêche qu'une fois l'outil raffiné, finalement, il faut se rendre à l'évidence que l'IRB du Québec oscille autour de 74 ou 75, avec de légères variations, ce qui est tout de même excellent à l'échelle mondiale. «On ne fait pas pitié, globalement. L'IRB français est même huit points en dessous de l'indice québécois. Les Québécois sont plus heureux au travail, en amour et dans leurs finances. Au Canada comme au Québec, on est assez gras dur.»

Surtout, Pierre Côté, philosophe malgré lui, finit par dire que toutes ces questions ne riment à rien sans une part de conscience malheureuse. Il cite André Malraux en lançant que le bonheur, c'est pour les imbéciles! En tout cas, ce doit aussi être une part de chagrin qui se repose, comme le chante Léo Ferré. «Il faut se poser des questions. Il faut prendre conscience de l'état malheureux d'une part du monde. Il faut se garder une petite gêne. En même temps, pour être heureux, il ne faut pas avoir de regrets. Les regrets sont les cancers de l'âme et une des meilleures manières de rater sa vie...»

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Ce sondage Léger-Marketing-Le Devoir a été effectuée par téléphone auprès de 1005 Québécois, du 13 au 17 août 2008. La marge d'erreur maximale est de +ou- 3,4 %, 19 fois sur 20. Les données ont été pondérées selon le sexe, l'âge, la langue maternelle et la région, de façon à être représentatives de la population du Québec, selon les dernières données de Statistique Canada.

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