Départ-surprise de Frigon

Gaétan Frigon en a assez des attaques incessantes contre son intégrité. À tel point que le président de Loto-Québec a remis hier sa démission au gouvernement en invoquant l'injustice dont il se dit victime. Exaspéré par les contraintes du secteur public, l'homme de 63 ans retourne dans le privé, à la compagnie Publipage, une entreprise fondée par lui et sa conjointe en 1996 et mêlée aux allégations de conflits d'intérêts qui pèsent sur lui.

«J'ai été la cible d'attaques injustes et non fondées. Elles ont eu pour effet de remettre en cause mon intégrité, tout en me blessant personnellement ainsi que ma conjointe. J'en suis aujourd'hui venu à la conclusion que ces attaques à mon intégrité ont miné ma capacité à bien remplir mes fonctions à la tête de Loto-Québec et à mener à terme le plan d'action présenté au gouvernement. Loto-Québec ne mérite pas d'être éclaboussée par les allégations à mon endroit», explique-t-il dans sa lettre de démission qu'il a transmise hier à la vice-première ministre et ministre des Finances, Pauline Marois. Cette décision s'appuie sur une réflexion «longuement mûrie», précise-t-il, et sa démission prend effet immédiatement, un an presque jour pour jour après que M. Frigon a été nommé à la tête de la société d'État.

Gaétan Frigon clame toujours son innocence: son geste ne représente donc pas un aveu de culpabilité sur les allégations de conflits d'intérêts véhiculées à son sujet depuis quelques semaines. Par exemple, alors qu'il dirigeait la Société des alcools du Québec, le Fonds de solidarité de la FTQ a investi 1,5 million de dollars dans Publipage, une entreprise qu'il a fondée avec sa conjointe. Puis, un contrat de 400 000 $ a été accordé sans soumission à Scriptum, une firme qui avait une dette envers M. Frigon. De plus, sous sa présidence, Loto-Québec a acheté, pour 130 000 $, 26 oeuvres du marchand d'art Pierre Antoine Tremblay, poursuivi près de 70 fois pour fraude ou fausse représentation à la fin des années 1990. Certaines des oeuvres achetées l'été dernier auraient été payées vingt fois leur valeur marchande.

Selon M. Frigon, les vérifications du sous-ministre aux emplois supérieurs et l'avis juridique du procureur général du Québec sur ces allégations, des mesures annoncées mardi par Pauline Marois, «démontreront, hors de tout doute, que j'ai toujours agi de bonne foi et sans chercher, d'aucune façon, à tirer un profit personnel de mes fonctions de dirigeant de société d'État», souligne-t-il. «Je puis vous assurer, madame la vice-première ministre, que j'ai toujours agi dans le meilleur intérêt de la collectivité», ajoute M. Frigon dans sa lettre à Pauline Marois. La vice-première ministre s'est contentée de commenter le départ de M. Frigon par voie de communiqué, en soulignant simplement qu'elle accepte sa démission et salue le travail accompli par M. Frigon.

Gaétan Frigon retourne chez Publipage, une agence de publicité-annuaires mêlée aux prétendus conflits d'intérêts et fondée par lui et sa conjointe en 1996. «Je suis personnellement plus à l'aise dans le secteur privé, où le processus décisionnel n'est pas ralenti par les contraintes inhérentes aux multiples règles en vigueur dans le secteur public. Mon expérience d'affaires de plus de 35 ans dans le secteur privé, acquise avant mon arrivée dans le secteur public, a fait en sorte que ma vision et mes actions ont toujours été axées sur les résultats avant tout», explique-t-il.

M. Frigon n'a pu répondre aux questions du Devoir hier puisqu'il était déjà parti en vacances, un voyage qui était déjà inscrit à son agenda avant sa décision. Jean-Pierre Roy, directeur des communications à Loto-Québec, a toutefois indiqué hier au Devoir que «M. Frigon qualifie l'affaire du détective privé comme l'élément déclencheur de sa réflexion». Au printemps 2002, le Parti libéral du Québec s'était associé à la controversée firme de communication Groupaction pour mandater une agence de détectives privés afin d'enquêter sur Gaétan Frigon, qui venait alors de quitter la présidence de la SAQ.

«Sur un ton plus léger [Gaétan Frigon] m'a dit: "Enfin, je vais pouvoir m'acheter une Jaguar sans faire jaser le monde"», a ajouté Jean-Pierre Roy. En 2001, Gaétan Frigon avait soulevé une controverse à l'Assemblée nationale à cause de son choix de s'offrir une luxueuse Jaguar de 56 000 $ avec l'allocation prévue pour une voiture de fonction à titre de p.-d.g. de la SAQ.

Sur le plan administratif, les quatre vice-présidents de Loto-Québec prennent la relève pour l'instant. «Si le gouvernement le désire, il peut nommer un administrateur jusqu'à ce qu'un remplacement soit décidé», a dit M. Roy. La décision de M. Frigon ne change rien non plus à l'avenir du plan d'action 2003-06, qu'il avait confectionné et qui a été étudié en commission parlementaire mardi. À cette occasion, M. Frigon avait essuyé les critiques des libéraux, qui avaient vertement mis en doute son intégrité. La députée libérale Monique Jérôme-Forget avait même indiqué que Loto-Québec est «le pire poulailler à confier à un renard».

«Je pense que ce n'était pas dans nos objectifs d'avoir la tête de M. Frigon. Je pense que les attaques visent à savoir ce qui se passe avec l'argent des Québécois dans les sociétés d'État. On est en politique, on a le droit de poser des questions. Le ton dépend de chaque individu», a affirmé le député libéral Claude Béchard lors d'un point de presse, tout en précisant que la politique constitue parfois un «sport violent». «On continue de demander qu'on fasse toute la lumière là-dessus. Il ne faut pas que le gouvernement péquiste s'imagine que, parce que M. Frigon a démissionné, il n'y a plus de problème, qu'on ne veut plus savoir et que les Québécois n'ont pas le droit de savoir», a-t-il ajouté.

«Je pense que, dans la façon dont tout cela s'est passé, M. Frigon n'avait plus l'espace et la gouvernance pour agir», a affirmé au Devoir la députée adéquiste Marie Grégoire, pour qui les accusations lancées de toutes parts avant même la divulgation des résultats d'une enquête ne sont pas appropriées. Pauline Marois avait aussi déploré mardi les attaques des libéraux.

Gaétan Frigon se dit toutefois satisfait du travail qu'il a accompli autant à la SAQ qu'à Loto-Québec. «Je suis confiant que les actions prises depuis mon arrivée à Loto-Québec, le 18 février 2002, ont été bien accueillies par le public et que l'image de la Société auprès de la population s'est grandement améliorée», écrit-il dans sa lettre.

En 1998, le premier ministre Bernard Landry avait nommé cet homme d'affaires issu du secteur privé au poste de président de la SAQ. «Je suis particulièrement fier de l'évolution qu'a connue la SAQ pendant les quatre années au cours desquelles j'ai eu l'honneur de la présider. L'entreprise a alors connu une croissance qui témoigne du bien-fondé des changements effectués à ses stratégies et méthodes d'exploitation. Les améliorations apportées aux politiques commerciales de l'entreprise ont contribué à faire de cette société une des plus admirées du Québec, effaçant ainsi le déficit de réputation qu'elle affichait lors de mon arrivée.»

Pauline Marois reconnaît aussi dans son communiqué l'apport de M. Frigon. «Il a permis à [la SAQ] de connaître une croissance exceptionnelle. À Loto-Québec, depuis moins d'un an, il a su prendre des mesures pour faire en sorte que cette société d'État entreprenne un nécessaire virage face à la problématique du jeu pathologique», explique Mme Marois.

Louis Pelletier, le conservateur de la collection Loto-Québec depuis plus de vingt ans, joint au téléphone avant l'annonce de la démission de son patron, a refusé de commenter toute l'affaire qui le concerne pourtant directement puisque l'achat des oeuvres auprès de Pierre Antoine Tremblay s'est fait sans son assentiment. «L'entreprise m'a demandé de renvoyer toutes les demandes d'entrevue au bureau des communications», explique laconiquement le conservateur interviewé hier en début d'après-midi. M. Pelletier est en congé depuis une semaine.

«Les récents événements montrent à quel point une collection d'entreprise demeure une chose fragile», dit Maurice Forget, lui-même collectionneur, président de l'Association des collections d'entreprises (ACE) et associé principal chez Fasken Martineau, avocats. Il refuse de commenter la démission de M. Frigon. «L'histoire montre que le plus difficile est d'assurer la pérennité de telles collections. Elles naissent souvent de la volonté d'une seule personne et elles peuvent disparaître quand survient un changement de direction.»

Le galeriste Éric Devlin, qui préside l'Association des galeries d'art contemporain de Montréal (AGAC), ne veut pas plus commenter à chaud le départ du p.-d.g. Par contre, il ne se prive pas pour mettre en doute certaines explications fournies par le président au cours des derniers jours. «Il a dit qu'il voulait un tableau de Normand Hudon pour redécorer son bureau. Mais alors pourquoi acheter 26 oeuvres dans une seule galerie? Avait-il un si grand bureau que ça?»

Avec la collaboration de Kathleen Lévesque