Ottawa suspend son programme de commandites

À peine 24 heures après sa nomination à la tête du ministère des Travaux publics, Ralph Goodale a été contraint d'annoncer hier un moratoire sur le programme des commandites, de nouvelles révélations à propos de coûteux rapports introuvables ayant fait les manchettes.

Une autre firme montréalaise de communication a été payée 116 000 $ pour produire deux rapports que le gouvernement fédéral n'arrive plus à retrouver, a rapporté le Globe and Mail hier.


À l'occasion du controversé programme de visibilité d'Ottawa, Communication Coffin a servi d'intermédiaire pour placer des commandites d'une valeur de 320 000 $ auprès du Grand Prix de Trois-Rivières et de Cascar Superseries. La commission de 12 % lui a ainsi rapporté 38 000 $. Mais Communication Coffin a aussi facturé pour produire des bilans sur l'efficacité de ces commandites. Au total, rapporte le quotidien torontois, 11 factures auraient été envoyées pour des versements de 116 256,40 $.


Hier soir, Travaux publics disait avoir trouvé des traces de ces documents. «Je ne peux pas dire que ce sont les rapports, mais ce sont des documents reliés aux post-mortem», a indiqué le porte-parole Denis Paquet. M. Paquet n'était pas en mesure de fournir ces documents.


Pour sa part, Paul Coffin, le dirigeant de Communication Coffin, a fait savoir par son assistante qu'il ne parlerait aux médias qu'au cours d'un point de presse devant se tenir plus tard cette semaine. La firme, sous son nom ou le nom de la compagnie à numéro, a versé 20 599 $ au Parti libéral en 1999 et 2000, soit après avoir obtenu les contrats. Selon les chiffres fournis par Élections Canada, ni Communication Coffin ni M. Coffin n'aurait fait de dons en 1997 ou en 1998.


La situation est embarrassante en ce qu'elle ressemble étrangement à l'histoire des trois rapports similaires commandés à la firme Groupaction au coût de 1,6 million de dollars, et dont un reste introuvable. La GRC a décidé vendredi d'ouvrir une enquête criminelle dans ce dossier.


Le moratoire annoncé par M. Goodale s'applique seulement aux nouveaux projets. Ceux qui sont déjà dans le collimateur recevront les paiements tel que prévu. «Ça représente quand même plus de la moitié du budget», a précisé l'attaché de presse du ministre, Pat Breton. Le programme de commandites totalise 40 millions par année.


«Je consulte mes fonctionnaires à propos des critères [d'attribution de contrats] qui existent présentement et je veux m'assurer que ces critères sont assez élevés et appropriés pour les circonstances», a déclaré M. Goodale. Selon le ministre, le processus prendra «quelques semaines».


La situation est embarrassante aussi parce que le ministère était au courant de la situation depuis au moins 2000: les révélations du Globe and Mail sont basées sur des faits tirés d'un rapport de vérification interne du ministère.





Au tour de Denis Coderre


L'opposition s'en est donné à coeur joie hier pour mettre en doute l'intégrité du gouvernement. Le Bloc québécois est revenu à la charge contre le ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration, Denis Coderre, qui a admis la semaine dernière avoir vécu pendant six semaines à la résidence de Claude Boulay, le président du Groupe Everest, alors qu'il avait, en entrevue, nié ce séjour en 2000. Or, la même année, M. Coderre, à titre de secrétaire d'État aux sports amateurs, a annoncé la tenue de consultations publiques sur le sport devant être organisées, au coût de 500 000 $, par Groupe Everest.


«Puisqu'il découle d'une initiative qu'il a pilotée et qu'il a lui-même profité du condo de Claude Boulay, le ministre de l'Immigration admettra-t-il que le contrat de 500 000 $ accordé à Groupe Everest a toutes les caractéristiques d'un retour d'ascenseur?», a lancé le chef Gilles Duceppe.


En Chambre, c'est le vice-premier ministre John Manley qui a défendu le ministre, laissant entendre que M. Coderre n'avait pas de comptes à rendre à l'époque parce qu'il n'était qu'un simple député. «Les événements [...] se sont déroulés avant que le député ne soit ministre. Le code d'éthique ne s'applique pas aux autres députés ici au Parlement», a soutenu M. Manley.


Aux journalistes, M. Coderre a expliqué qu'il avait mal compris les questions du journaliste à l'époque. «Quand j'ai été élu en 1997 pour la première fois, un mois plus tard, j'ai eu un problème majeur avec mon propre mariage. Claude Boulay est un ami. Je ne suis pas pour renier mes amis. Il m'a mis la main sur l'épaule. J'étais dévasté. Il m'a dit: "Denis viens à la maison, je ne veux pas te laisser tout seul."»


Il a ajouté qu'un secrétaire d'État n'a pas le pouvoir d'octroyer des contrats et que ce n'était donc pas lui qui avait choisi la firme Groupe Everest pour la consultation pancanadienne.





Un remaniement incomplet


Le chef conservateur, Joe Clark, est passé à un cheveu de demander la démission de M. Coderre. Selon lui, le manque d'intégrité du gouvernement découle du mauvais exemple donné par Jean Chrétien lui-même. «Si le premier ministre n'avait pas interprété de façon si relâchée les règles dans le dossier de l'Auberge Grand-mère, il aurait envoyé un message qu'il faut respecter la loi et non pas seulement la contourner.»


MM. Clark et Duceppe ne comprennent par ailleurs pas pourquoi l'ex-ministre des Travaux publics, Don Boudria, siège encore au cabinet. M. Boudria a été rétrogradé dimanche en revenant à sa tâche de leader du gouvernement.


«Chaque ministre [Art Eggleton et Don Boudria] a contrevenu à un article du code sur les conflits d'intérêts. Un a été puni, l'autre pas. Peut-être recherchaient-ils un agneau sacrificiel. Ils pourraient expulser quelqu'un du cabinet et dire qu'ils ont réglé le problème», a dit M. Clark.