Éthique élastique

Le premier ministre Jean Chrétien en a eu assez et, pour la première fois, a écarté un ministre de son cabinet en invoquant un accroc à l'éthique. Sa performance de dimanche, ajoutée à son projet de plan d'action évoqué la semaine dernière, pourrait faire croire à une détermination nouvelle en la matière. Mais le fait qu'il ait fallu attendre aussi longtemps pour qu'il en arrive là en dit davantage sur sa conception des choses, à savoir que l'éthique est souvent une question d'apparences.

La semaine dernière, alors qu'il énonçait les huit points de son futur plan d'action, le premier ministre affirmait que son gouvernement avait haussé la barre dans ce domaine et qu'il la monterait encore. Il en voulait pour preuve le fait qu'il n'ait jamais eu à congédier un ministre à cause d'un geste contraire à l'éthique.


En fait, c'est parce qu'il s'y est toujours refusé, ne reconnaissant jamais le caractère condamnable de certaines actions. Cette manie remonte à loin et montre que les ministres n'ont jamais vraiment su à quel niveau était fixée cette fameuse barre. Ils avaient donc le champ libre.


Quand Michel Dupuy est intervenu auprès du CRTC, alors sous sa responsabilité, pour soutenir un commettant, le premier ministre l'a défendu jusqu'à plus soif. Il a attendu un tardif remaniement ministériel pour le reléguer aux banquettes arrière mais sans jamais admettre qu'un geste contraire à l'éthique avait été commis.


Puis il y a eu Maria Minna, qui a engagé des organisateurs électoraux à même ses budgets ministériels. Il ne l'a pas davantage condamnée, se contentant, encore une fois, de profiter d'un remaniement ministériel pour l'écarter. Même chose pour Hedy Fry qui a menti aux Communes et qu'il a défendue.


Plus récemment, Alfonso Gagliano a fait pression sur des sociétés d'État pour faire engager des amis. Il dirigeait le ministère des Travaux publics au moment où deux des contrats douteux à Groupaction ont été accordés. C'est aussi sous sa direction que plusieurs firmes proches des libéraux ont décroché de plantureux contrats à l'occasion du contesté programme de commandites.


Il a été écarté du cabinet en janvier, ce qui peut représenter une punition à ses yeux, mais pour les contribuables, il a plutôt été récompensé en étant nommé ambassadeur au Danemark, une nomination encore plus contestable si on la juge à la lumière de la nouvelle politique du premier ministre.


Le premier ministre lui-même est intervenu auprès d'une société d'État afin qu'un prêt soit accordé à l'Auberge Grand-Mère, voisine du terrain de golf dans lequel il avait un intérêt. Il n'a jamais vu de problème et ne l'admet toujours pas, même s'il parle maintenant de nouvelles règles pour régir les relations entre ministres et sociétés de la Couronne.


Quand on a su que Don Boudria avait passé un week-end à la résidence des propriétaires du Groupe Everest, un important fournisseur de son ministère des Travaux publics, le premier ministre l'a défendu avec énergie. Ce n'est qu'en fin de semaine que M. Chrétien a admis une «erreur de jugement» de la part de son ministre. Il l'a muté, mais pas renvoyé.


L'ancien ministre de la Défense, Art Eggleton, a connu un autre sort. Il a été éjecté de son poste dimanche pour avoir accordé un contrat de 36 500 $ à son ancienne petite amie. Il est vrai que M. Eggleton n'en était pas à sa première gaffe. Il y a à peine quelques mois, il a induit le premier ministre et le Parlement en erreur sur la prise de prisonniers afghans par les forces canadiennes. M. Chrétien n'a toutefois pas cru nécessaire de le réprimander à l'époque.


Mais que faut-il conclure sur le plan éthique lorsque le seul ministre à être vraiment puni et blâmé publiquement pour ses errements est M. Eggleton? Serait-il plus grave d'aider une amie personnelle que les amis du régime?


Énumérer ces controverses amène inévitablement à la conclusion que le seuil de tolérance du premier ministre en matière d'éthique est inversement proportionnel à la taille de la baignoire d'eau bouillante dans laquelle est plongé son gouvernement.


Tant qu'il a eu la conviction qu'il n'avait qu'à enlever le bouchon et attendre que la baignoire se vide pour que la tempête s'estompe, il a défendu ses ministres et a refusé d'agir. Le programme de commandites fait actuellement la manchette pour cause de rapports qui ont disparu, mais ce n'est que maintenant que le gouvernement gèle le programme alors qu'il a en main depuis deux ans un rapport de vérification interne faisant état de ces documents manquants. En somme, c'est seulement parce que depuis quelques semaines le robinet coule plus vite qu'il ne le souhaite que Jean Chrétien a décidé de bouger. S'il avait toujours cru aux principes qu'il dit défendre aujourd'hui, il n'aurait pas permis à autant de ministres de l'échapper belle par le passé. Il ne les aurait pas défendus avec autant de vigueur.


Le remaniement de dimanche et le plan d'action flageolant de la semaine dernière nous rappellent mieux combien il aura fallu de temps pour que le premier ministre voie la lumière.


Et encore! L'arbitraire est à l'honneur, comme on l'a vu, et M. Chrétien n'a toujours pas rappelé publiquement à l'ordre les ministres qui collectent des fonds pour leur future campagne au leadership. Il s'est contenté d'annoncer qu'il dévoilerait des règles bientôt à ce sujet. Entre-temps, il offre sa bénédiction à des soupers privés à 10 000 $ le couvert.


Avant que le cynisme à l'endroit du gouvernement ne se dissipe et qu'on prenne ses efforts au sérieux, le premier ministre devra montrer une plus grande cohérence dans son approche et surtout une constance qui lui a trop longtemps fait défaut. En somme, il n'a encore rien réglé, car il a encore beaucoup de preuves à faire.