Québec protège la Moisie et l'Ashuapmushuan

Dans un geste sans précédent au Canada, le conseil des ministres du Québec a entériné jeudi deux décrets qui accordent une protection juridique intégrale aux bassins hydrographiques de la rivière Moisie, à 25 kilomètres de Sept-Îles, et de la rivière Ashuapmushuan, au Lac-Saint-Jean, désormais protégées en vertu des nouvelles dispositions de la loi 149, adoptée en décembre dernier et qui leur confère le statut unique au pays de «réserves aquatiques».

C'est ce que Le Devoir a appris hier de sources bien informées à Québec alors que le ministre de l'Environnement, André Boisclair, son cabinet, plusieurs hauts fonctionnaires et des dizaines de saumoniers issus du gratin économique et professionnel de tout le Québec et même de certains États américains s'apprêtaient à s'envoler pour Sept-Îles en vue de la soirée-bénéfice annuelle de l'Association de protection de la rivière Moisie (APRM). C'est au cours de ce souper-bénéfice que le ministre Boisclair doit annoncer la décision historique de son gouvernement ainsi que le plan de conservation qui suspend le développement dans le bassin immédiat de la rivière Moisie, ce qui la protégera sur un corridor de 321 kilomètres de long, dont la largeur variera entre six et trente-trois kilomètres!

Il a cependant été impossible de savoir quand le ministre Boisclair dévoilera le décret de protection de l'Ashuapmushuan, une rivière sauvage qu'Hydro-Québec rêve de harnacher pour en tirer des centaines de mégawatts. La bataille de l'Ashuapmushuan a duré deux décennies, au cours desquelles les militants conservationnistes et écologistes du Lac-Saint-Jean n'ont jamais cédé un pouce, les uns pour sa beauté sauvage, les autres pour y protéger les dernières frayères de la ouananiche, le frère d'eau douce du saumon atlantique.

Avec la protection de ces deux rivières, le Québec vient presque de doubler la surface de ses aires protégés en moins de neuf mois! Les 3897 kilomètres carrés du bassin protégé de la Moisie ajoutent en effet à la protection accordée automatiquement par l'entrée en vigueur de la loi 149 en décembre dernier à 11 autres territoires et bassins versants mis en réserve administrative l'été dernier. Ces nouvelles protections englobent une portion importante d'une autre rivière à saumons légendaire de la Côte-Nord, la Natashquan. L'ensemble de ces décisions hausse le pourcentage des territoires protégés autour de 5,2 % au Québec, selon un spécialiste, soit presque le double des 2,7 % qu'atteignait la province l'été dernier. Il y a deux ans, le gouvernement s'était donné comme objectif de rejoindre la norme internationale de 8 % d'ici 2005.

La protection accordée à la Moisie est le résultat d'un difficile arbitrage au plus haut sommet du gouvernement entre les impératifs économiques, énergétiques et de conservation, selon plusieurs sources à l'Environnement. Mais à l'issue de ces difficiles négociations, le ministre Boisclair a obtenu d'inclure dans la nouvelle réserve aquatique de la Moisie deux de ses affluents qu'Hydro-Québec rêvait de détourner vers le bassin de la Sainte-Marguerite, les rivières Carheil et aux Pékans.

Le projet de la Sainte-Marguerite, plus précisément celui de la centrale SM-3, prévoyait de détourner les rivières Carheil et aux Pékans pour augmenter la quantité d'énergie stockée dans le réservoir hydroélectrique. La commission du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) avait jugé le projet injustifié sur le plan économique et recommandé de poursuivre les études des impacts de la dérivation des rivières Carheil et aux Pékans en raison du risque qu'une réduction du débit de la Moisie aurait pu faire courir aux saumons. Étude après étude, la société d'État n'a pas abandonné son projet de dérivation jusqu'à ce que, la semaine dernière, le gouvernement tranche le débat en faveur de la protection des deux affluents de ce que certains appellent le «fleuve Moisie», la plus imposante et une des mieux conservées de toutes les rivières de la Côte-Nord.

Depuis un an, sans tambour ni trompette, l'APRM avait multiplié les demandes et les pressions auprès de Québec pour protéger la rivière et son bassin immédiat ainsi que ses paysages grandioses, escarpés et émaillés de puissants rapides. L'APRM s'inquiétait particulièrement des coupes forestières planifiées dans le bassin ainsi que de la possibilité que celles-ci intensifient l'érosion, un phénomène critique pour la survie des saumons en raison du risque de colmatage de leurs frayères par le sable et la terre.

Le gouvernement canadien a créé il y a quelques années le Réseau canadien des rivières patrimoniales. Mais la reconnaissance publique conférée par l'inclusion d'une rivière à cette liste ne s'accompagne d'aucune protection juridique, comme c'est le cas avec la nouvelle loi 149 au Québec. Désormais, la protection accordée aux 3897 kilomètres carrés du bassin immédiat de la Moisie y interdit juridiquement l'exploitation minière, gazière ou pétrolière, les activités d'exploration, de prospection, de fouille ou de décapage du sol, la coupe des arbres et l'aménagement forestier au sens de la loi sur les forêts, l'exploitation hydroélectrique des puissants rapides de ce cours d'eau (avec une moyenne de plus de 400 mètres cubes à la seconde!) ainsi que toute nouvelle attribution de baux de villégiature, de terrassement ou de construction.

Le territoire n'est toutefois pas fermé à certaines activités comme la chasse et la pêche. Mais ces activités devront s'inscrire dans le nouveau plan de conservation, qui sera discuté lors des audiences du BAPE prévues par la loi. La même procédure s'appliquera dans le dossier de l'Ashuapmushuan. C'est à l'issue de ce processus de consultation que la protection intérimaire décidée la semaine dernière deviendra permanente.

La Moisie coule à l'est du bassin de la Manicouagan mais s'enfonce beaucoup plus loin à l'intérieur des terres subpolaires de cette région unique de par ses paysages, ponctués de falaises et de montagnes majestueuses, formées il y a un milliard d'années. La Moisie prend sa source dans le lac Ménistouc, situé à 520 mètres d'altitude. Elle est alimentée par neuf tributaires qui lui fournissent une eau d'une extraordinaire qualité. Ses saumons sont remarquables à plusieurs égards. Par leur taille moyenne d'abord, qui atteint les sept kilos, de quoi faire rêver durant tout l'hiver les saumoniers du Québec et d'un peu plus loin. Et ces saumons se distinguent aussi par le fait qu'ils reviennent frayer non pas une fois mais à plusieurs reprises dans la Moisie, et ce, après avoir passé souvent plusieurs années en mer. Ce cheptel unique, en déclin comme ailleurs, rapporte néanmoins entre 1000 et 1500 captures annuelles aux saumoniers, qui les remettent de plus en plus souvent à l'eau. Les 6500 jours de pêche pratiqués sur la rivière engendrent des retombées locales de plus de deux millions de dollars.