L'Osstidcho - Le mythe retrouvé

On croyait depuis 35 ans qu'il n'existait aucun témoin sonore de L'Osstidcho, le spectacle fou des Robert Charlebois, Mouffe, Yvon Deschamps, Louise Forestier et du Quatuor du Jazz libre du Québec qui changea pour toujours la face culturelle de la Belle Province. On se trompait. Un père bien placé dans le milieu l'avait enregistré en souvenir pour son fils de 14 ans. Redécouverte majeure et belle histoire.

Premier de deux textes - Une enveloppe brune dans le casier au Devoir. Dedans, une cassette. Et un mot, signé Alain Petel: «Dans les années 60, mon père, Pierre Petel, était chef des émissions variétés à Radio-Canada. Décédé au printemps 1999, ce dernier nous a laissé une somme importante d'archives: scénarios d'émissions, bandes sonores. Or j'ai retrouvé également, dans la valise où elles étaient depuis 34 ans, trois bandes sur quatre [la quatrième ayant été perdue] d'un enregistrement de L'Osstidcho.» La cassette fournie contenait «un extrait» des bandes. Un numéro de téléphone tendait la perche. J'ai lu, relu, relu encore. Soupesé la cassette. Et répété ces mots comme pour m'en convaincre: un enregistrement de L'Osstidcho. L'Osstidcho!

Dans l'ascenseur, les points d'exclamation et d'interrogation se tapaient dessus. L'Osstidcho! Était-ce vraiment ça? Était-ce bien, sortant de nulle part, ce que personne n'osait plus espérer: le tout premier enregistrement connu du spectacle le plus important de l'histoire de la chanson québécoise? Était-ce bien eux, ces merveilleux fous volants dans leur drôle de machine à mots et à sons, Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe, Yvon Deschamps et le Quatuor du Jazz libre du Québec, les «sept sacrements» (sic) qui sortirent la culture d'ici de ses vieux gonds et la firent éclater en mille morceaux au chaud printemps 1968? Était-ce le show mythique dont il ne nous restait que des photos et trois minutes de tournage muet?
Et si c'était notre Atlantide à nous, la terre était-elle praticable? Le document, écoutable?

Cassette dans le lecteur de ma voiture, j'ai roulé dans Montréal avec mon extrait de L'Osstidcho. Bonne nouvelle: la cassette commençait par le commencement. D'abord, une rumeur. Un public qui s'installe. Puis, la voix d'Yvon Deschamps. «Approchez, approchez, harangue-t-il, l'entrée est gratuite sur scène... » Et puis des guitares qui s'accordent. Longtemps. Et une chanson qui démarre: on reconnaît 50 000 000 d'hommes, chanson de Charlebois sur l'album avec le casque de guerre. Et puis Charlebois et Forestier qui enchaînent avec La Marche du président. Plus loin, il y a California, Lindbergh. Et Mouffe qui achale les copains et la copine pour faire sa «toune». Et ainsi de suite. C'est L'Osstidcho, pas de doute possible. Et le son est bon. Bon comme le son d'un vrai bon bootleg. Pas assez bon pour provenir de la console, mais assez pour déduire que le micro devait être tout près d'une colonne de haut-parleurs: on est pour ainsi dire sur la scène.

Mais quelle scène? Il y a eu trois fois L'Osstidcho, à Montréal. L'Osstidcho de mai 1968 au Quat' Sous de Paul Buissonneau (celui-là même qui, fâché tout noir par ces jeunots trop brouillons, baptisa vertement le spectacle), L'Osstidcho Kingsize quatre mois plus tard à la Comédie-Canadienne et, enfin, L'Osstidcho meurt en janvier 1969 à Wilfrid-Pelletier, apothéose, avec majorettes dans la salle.

Plus tard, une fois entendu le spectacle entier tel que transféré sur cassette professionnelle DAT à partir des trois bandes magnétiques originales, j'ai su: les protagonistes le clament eux-mêmes avant que Deschamps n'entame son fameux monologue Les unions, qu'ossa donne. C'était la version Kingsize, présentée du 3 au 8 septembre 1968, juste avant le début de la saison régulière de la Comédie-Canadienne (le futur TNM): Barbara était à l'affiche à partir du 9. Un spectacle «dans la tradition des soirées familiales du vieux Québec», lisait-on à la page «Voir? Faire? Aller?» de La Patrie du 25 août. Description fournie par Charlebois et compagnie, comme de raison. Imaginez le choc.

«Tu peux pas imaginer le choc», sourit le guitariste et compositeur Michel Robidoux. À l'invitation de Charlebois, qu'il avait accompagné juste avant à La Boîte à Clémence «pour roder les chansons de l'album au casque de guerre», ce futur collaborateur de Ferland (la musique du Petit Roi, c'est de lui) s'était ajouté à la bande pour la version Kingsize. «C'était pas seulement rien de semblable à ce qu'il y avait eu avant, commente-t-il. C'était la révolution. Pour les gens, c'était épeurant, il n'y avait plus de repères. Ça commençait n'importe comment, tout pouvait se passer pendant une heure et demie, et ça finissait avec La Fin du monde. Le chaos. Et en plus, ça sacrait sur scène!»

Un souvenir pour fiston

Si on a aujourd'hui les trois quarts de L'Osstidcho Kingsize, c'est précisément à cause de ça. Une histoire de sacres. Alain Petel, aujourd'hui commissaire aux festivals pour la Ville de Montréal, raconte: «J'avais 14 ans en 1968. J'avais déjà suivi mon père dans plein de spectacles, sur les plateaux de télé aussi. Je voulais aller voir L'Osstidcho. Mais Charlebois, que j'aimais déjà beaucoup, avait sacré à la télé. On lui avait demandé ne pas dire "L'Osstidcho", alors il avait dit "tabarnak de spectacle". Il y avait un vieux chanoine dans ma famille: il n'était pas question que j'assiste à ça. Alors mon père, pour me consoler, m'avait ramené en souvenir l'enregistrement du spectacle.»

Pierre Petel, doit-on rappeler, était «un touche-à-tout de génie», pour reprendre l'expression de Robert Thérien, historien de la musique populaire au Québec. «C'est à lui qu'on doit la chanson du Carnaval de Québec.» Cinéaste à l'ONF (Au parc Lafontaine en 1948, notamment), poète, créateur de chansons interprétées par les Monique Leyrac et Fernand Robidoux, compositeur des airs du film Les Lumières de ma ville (1950), peintre, réalisateur de télévision, il devint tout naturellement chef du service des variétés à Radio-Canada en 1963. «Je ne sais pas si c'est lui qui a mis le magnétophone et le micro sur scène ou s'il avait demandé à un de ses amis techniciens, mais je me souviens très bien de mon père arrivant à la maison avec les bandes dans un sac. Dans le sous-sol, le magnétophone était à côté de son piano et de ses bouteilles de vin. J'avais écouté ça religieusement.»

Puis, les bandes ont été remisées. Et oubliées par le fiston. «Comme tout le monde, à la période golf, je me suis éloigné de Charlebois.» Heureusement, Pierre Petel était aussi un archiviste. «Il détestait que des documents d'intérêt historique soient détruits. Alors, il gardait tout. Soigneusement.» Parmi coffres, cartons et autres classeurs se trouvait L'Osstidcho. «J'ai retrouvé ça dans une valise. Sur les boîtiers, c'était seulement écrit "J. F. Ledoux".» Comme dans Joe Finger Ledoux, l'ode de Charlebois aux chanteurs de cocktail lounge. «Ç'a sonné une cloche. J'ai pensé que ça pouvait être mon souvenir de L'Osstidcho.» Ce l'était. En fort bel état. «S'il m'avait donné les bandes, continue Alain Petel, j'aurais pu les perdre. Qu'elles existent encore est un hommage à tous ces collectionneurs qui, comme mon père, ont eu conscience de la valeur à long terme des choses.»

Lundi dans Le Devoir, la suite. Une fois le mythe retrouvé, le mythe révélé. L'Osstidcho vaut-il sa légende? Et qu'en faire, maintenant qu'on l'a? Diffusion à la radio? Immortalisation sur disque? De quel droit? À qui donc appartient la révolution?