Le doute persiste au Conseil de sécurité

Pendant près de 90 minutes, comme prévu, M. Powell a aligné des faits ou des arguments visant à démontrer que depuis le retour des inspecteurs de l’ONU, en décembre dernier, les Irakiens leur cachent systématiquement des documents, du matériel
Photo: Agence Reuters Pendant près de 90 minutes, comme prévu, M. Powell a aligné des faits ou des arguments visant à démontrer que depuis le retour des inspecteurs de l’ONU, en décembre dernier, les Irakiens leur cachent systématiquement des documents, du matériel

Le secrétaire d'État américain Colin Powell a utilisé hier des photos, des enregistrements de conversations téléphoniques et des renseignements provenant de «sources humaines» pour essayer de convaincre, à défaut du Conseil de sécurité de l'ONU, sa propre opinion publique que l'Irak n'accepte pas le principe de son désarmement.

Pendant près de 90 minutes, comme prévu, M. Powell a aligné des faits ou des arguments visant à démontrer que depuis le retour des inspecteurs de l'ONU, en décembre dernier, les Irakiens leur cachent systématiquement des documents, du matériel et des personnes susceptibles de fournir des renseignements. Il a également affirmé que plusieurs agents du réseau al-Qaïda sont basés à Bagdad.

L'intervention de M. Powell n'a pas changé les positions des membres permanents du Conseil de sécurité. Après l'intervention de leur homologue américain, les ministres des Affaires étrangères de la Chine, de la Russie et de la France ont une fois de plus affirmé que les inspections de l'ONU doivent se poursuivre en Irak et que rien, pour le moment, ne justifie une guerre. En même temps, ils ont fermement insisté pour que le régime de Saddam Hussein collabore plus activement avec les inspecteurs en

désarmement. Le ministre français Dominique de Villepin a pour sa part dit que «la France est disposée à déployer des appareils d'observation Mirage IV».

Prononcé sur un ton mesuré, l'exposé de M. Powell visait avant tout à démontrer le «mode de comportement» d'un régime qui «ne fait pas d'efforts de désarmement».

«Nous devons faire face à nos responsabilités» devant un pays «en violation patente» de ses obligations internationales, a-t-il lancé. L'attitude de l'Irak lui fait courir le risque de subir les «graves conséquences» prévues à la résolution 1441 du Conseil de sécurité.

«Une vingtaine de membres d'al-Qaïda sont basés à Bagdad», a par ailleurs affirmé le secrétaire d'État américain. M. Powell a appuyé son propos en montrant des diagrammes avec plusieurs photos, dont celle de Mohamed al-Zarkaoui, un membre connu du réseau terroriste d'Oussama ben Laden, que les autorités américaines accusent d'être impliqué dans le meurtre d'un fonctionnaire américain en Jordanie l'an dernier ainsi que dans l'affaire de la ricine découverte en janvier dernier dans un appartement londonien.

À plusieurs reprises, M. Powell a montré des photos satellitaires d'installations présumément destinées à la production ou au stockage de missiles ou d'armes chimiques, où des indices suggèrent le déplacement de pièces à conviction.

Il a décrit des clichés montrant selon lui 15 bunkers abritant des munitions, dont quatre contenaient des munitions chimiques actives.

Colin Powell a aussi déclaré que l'Irak possédait, selon des informateurs irakiens, 18 camions utilisés comme laboratoires mobiles d'armement biologique.

En outre, il a affirmé que Bagdad «avait démoli au bulldozer» et cherché à «dissimuler» des preuves d'armement chimique dans le complexe chimique al-Moussaïb en 2002 et qu'il avait des véhicules, notamment de décontamination, se déplaçant autour du site.

Bandes sonores

Le chef de la diplomatie américaine a également présenté des enregistrements de conversations entre responsables militaires irakiens pouvant indiquer une volonté de dissimuler du matériel ou des renseignements sur des programmes d'armement.

Dans un de ces enregistrements, deux militaires discutent de la dissimulation de véhicules. Dans un autre, deux commandants de la Garde républicaine parlent de biffer une référence à des agents neurotoxiques.

M. Powell a aussi affirmé que des scientifiques et des experts en armement ont été cachés aux inspecteurs par le régime de Saddam Hussein et qu'une dizaine d'entre eux sont toujours en résidence surveillée.

Selon M. Powell, des satellites ont observé des activités de nettoyage sur près de 30 sites soupçonnés d'abriter des armes dans les jours précédant l'arrivée des inspecteurs.

Réagissant à l'intervention du secrétaire d'État américain, l'ambassadeur irakien aux Nations unies, Mohammed al-Douri, a dénoncé une présentation «sans aucun lien avec la vérité». «Aucune information nouvelle n'a été fournie, simplement des enregistrements sonores dont l'authenticité ne peut pas être vérifiée», a-t-il dit.

Auparavant, le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, dont le pays soutient la position américaine sur le dossier irakien, avait fait écho à M. Powell, estimant que le Conseil de sécurité de l'ONU devrait assumer ses «responsabilités» en cas de «non-coopération» de l'Irak.

Le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin a déclaré lors de son intervention que «nous n'excluons aucune option, y compris, en dernière extrémité, le recours à la force». Le chef de la diplomatie française a toutefois souligné qu'une intervention militaire en Irak ne doit survenir qu'en «dernier recours».

Pour le ministre chinois des Affaires étrangères, Tang Jiaxuan, les inspecteurs des Nations unies doivent pouvoir disposer de temps pour achever leur travail.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, a acquiescé. Selon lui, il est nécessaire d'étudier et d'analyser davantage les nouveaux éléments présentés par les États-Unis. Pendant ce temps, les inspections «doivent continuer», a-t-il assuré.

Ottawa «troublé et convaincu», mais...

Une présentation «troublante et convaincante» mais qui ne suffit pas, pour l'instant, à justifier un recours à la force contre l'Irak. C'est la première réaction du ministre canadien des Affaires étrangères, Bill Graham, à l'exposé fait par le secrétaire d'État américain hier.

Il faut attendre le rapport que les inspecteurs des Nations unies présenteront le 14 février au Conseil de sécurité pour décider de la suite des choses, a-t-il ajouté.

«[Le secrétaire d'État Colin Powell] a fait une présentation troublante et convaincante qui montre que l'Irak essaie de tromper les inspecteurs», a déclaré M. Graham en conférence de presse. Selon lui, cela doit être examiné à la lumière du premier rapport, présenté par les inspecteurs la semaine dernière, et du second, qu'ils doivent déposer vendredi de la semaine prochaine. Il reviendra ensuite, a-t-il dit, «aux Nations unies de prendre leurs responsabilités à travers le Conseil de sécurité».

Pour l'instant cependant, «nous n'en sommes pas au point où le recours à la force est nécessaire; on en est au point où il ne reste plus beaucoup de temps à Saddam Hussein pour se conformer à ses obligations prévues dans la résolution 1441», a-t-il dit.

L'intervention de Colin Powell survient huit jour après le discours sur l'état de l'Union du président George W. Bush, un discours qui avait également pris l'allure d'un réquisitoire contre Saddam Hussein.

Des sondages récents montrent qu'une majorité d'Américains trouve le secrétaire d'État plus crédible que le chef de l'État sur le dossier irakien.

Avec l'Agence France-Presse,

Associated Press et Reuters