Rire ou périr - Pourquoi rit-on?

Jean-François Casabonne et Audrey Murray
Photo: Jean-François Casabonne et Audrey Murray

Le rire a beau être le propre de l'homme (comme le savon...), il faut se salir la tête d'histoires plus ou moins salaces pour comprendre cette mystérieuse et vitale mécanique existentielle. Sérieusement, qu'est-ce que l'humour? Un dossier pour accompagner les derniers jours du festival Juste pour rire.

L'humour noir peut faire rire jaune. The New Yorker vient de publier un dessin en une montrant Michelle et Barack Obama à la Maison-Blanche en disciples d'Oussama ben Laden, une bannière étoilée dans le feu du foyer. Le magazine a répliqué au torrent de critiques sur le «mauvais goût» de sa caricature en la présentant comme une réponse ironique à «la campagne de peur et de désinformation» menée depuis des mois contre le candidat démocrate aux élections présidentielles.

N'empêche, les vraies bonnes blagues se passent de mode d'emploi...

Ironie du sort, le même respectable magazine se trouve à l'origine de la publication quasi tout aussi fraîche d'un brillant et amusant essai sur «l'histoire et la philosophie des blagues» intitulé Stop Me if You've Heard This (W.W. Norton & Company). Le petit livre reprend en partie un article sur le sérieux sujet commandé au journaliste Jim Holt et publié par The New Yorker en 2004.

«J'ai accepté l'assignation avec joie en pensant, dans la belle tradition du journalisme pseudo-savant, pouvoir piller le matériel d'une histoire déjà publiée, que j'étais certain de trouver enfouie dans une bibliothèque ou ailleurs, explique candidement l'auteur-reporter dans sa préface. J'ai découvert avec horreur que cette publication n'existait pas.»

Un mystère de plus pour cette énigmatique réalité universelle: l'humour est partout, sauf à l'université. Ou si peu présente dans

voir page A 5: rire

les facultés que l'humourologie n'existe presque pas. Jim Holt, spécialisé dans les synthèses scientifiques, a donc produit lui-même la recherche sur l'histoire des blagues en y ajoutant, en version livresque, une seconde partie sur la philosophie de l'humour. Sa plaquette paraîtra bientôt en français chez 10/18, une des maisons du drôlement nommé consortium Univers Poche.

«Le rire m'a toujours semblé étrange, dit-il en entrevue téléphonique au Devoir. Si un extraterrestre nous rendait visite, il serait surpris par les spasmes qui accompagnent nos conversations comme un réflexe. Il serait encore plus étonné d'apprendre qu'à la source de cette agitation physique se trouve une idée, une pensée, un jeu de mots, une absurdité ou une blague. Même pour nous, le rapport entre cette idée et le rire demeure étrange et mystérieux.»

Pourquoi rit-on?

Jim Holt reconstitue patiemment le travail de savants fous qui ont consacré leur drôle de vie à constituer des florilèges de jokes, de l'Antiquité à nos jours. Les Romains se bidonnaient avec d'innombrables références à la laitue, probablement pour de subtiles connotations sexuelles. L'humanité compte aussi quelques «agélastes» (qui ne rient pas), une lignée d'antijovialistes comptant Newton, Jonathan Swift (pourtant drôle à en pleurer), Staline et Margaret Thatcher.

Pourquoi ne riaient-ils pas? Pourquoi riait-on et rit-on encore et toujours? «Toute définition du rire ou de ce qui fait rire a un effet réducteur», répond Robert Aird. Il a publié L'Histoire de l'humour au Québec, de 1945 à nos jours et il élargira la perspective l'hiver prochain avec L'Histoire du comique au Québec, des origines à nos jours et une Histoire de la caricature au Québec (toujours chez Vlb). «C'est ce qui rend le thème si passionnant! C'est un puits sans fond! Rire pour ne pas pleurer, dit Montaigne: voilà la maxime clé répondant à cette question. Devant l'absurdité de son existence, l'homme a pris parti d'en rire plutôt que d'en pleurer. À quoi cela sert-il de s'apitoyer sur son sort si finalement on va tous crever?»

«Pourquoi rit-on? Pour la même raison que nous pleurons!», reprend la théoricienne et praticienne de l'humour Marielle Léveillé. Autre rare intello de son secteur, elle a complété une maîtrise sur l'histoire du stand-up au Québec. Elle continue de pratiquer son art avec Gilles Latulipe. Elle est aussi guide au Musée des beaux-arts de Montréal. «Souvent il m'arrive de faire rire mes visiteurs. L'humour, je l'ai dans le sang. [...] Le rire est une soupape qui nous permet d'exulter le trop plein d'émotions. En fait, c'est un court-circuit qui se produit dans la logique de la vie; ça crée une surprise et c'est ce qui déclenche l'éclat de rire. C'est une forme d'intelligence qui nous est propre. Seul l'être humain rit. Les animaux émettent des sons qui ressemblent au rire mais ils ne rient pas vraiment.»

Jim Holt a répertorié trois grandes théories pour expliquer ce propre de l'hommerie. La première, dite de la supériorité, l'enracine dans la moquerie et la dérision à l'égard des autres, y compris les puissants. Les Français se moquent des Belges et tout le monde rit quand Bill Gates reçoit une tarte à la crème.

La seconde théorie, dite de l'incongruité, la plus intellectuelle des trois, découle de propositions analytiques formulées par Descartes, Kant, Schopenhauer ou Bergson. Elle lie l'humour à la dissolution soudaine de la logique dans l'absurde et le vulgaire. Un exemple cité par M. Holt: «J'étais tellement laid quand je suis né que le médecin a tapé ma mère.»

Le dernier bloc appartient à Freud (Le Mot d'esprit et sa relation à l'inconscient, 1905). Cette théorie, dite de la soupape, affirme que l'humour déclenche le rire quand il libère les pulsions inhibées et soulage des pensées secrètes, souvent inavouables. C'est la plus riche explication d'un point de vue heuristique et une sympathique revanche du père de la psychanalyse, si souvent euthanasié à l'ère du Prozac et des antidépresseurs. Sa théorie a le mérite de faire comprendre des milliers de cas, les blagues misogynes, racistes, sexuelles ou homophobes (mais moins les absurdes), tout en les reliant à des contextes culturel et personnel.

«Je pense que la plupart des blagues intègrent, à divers degrés, des caractéristiques de ces trois théories, commente Jim Holt. Je pense aussi que les plus vieilles blagues intègrent davantage d'ingrédients de la supériorité et de la soupape. Elles étaient crues et vulgaires. À la longue, avec les progrès de la civilisation, si je peux oser cette formule, les éléments de l'incongruité ont pris de l'importance et l'humour est progressivement devenu plus intellectuel et raffiné.»

D'ailleurs, l'habitude et l'acceptation massive de l'humour et de la blague datent du milieu du XIXe siècle, comme le montre l'oeuvre d'Oscar Wilde, capable de causer cul avec un sublime esprit de finesse. «Même nos blagues mêlant beaucoup d'éléments vulgaires, du sexe et de la merde, par exemple, s'enrichissent souvent de syllogisme et de tournures logiques.»

Un bon exemple? Un couple d'homosexuels s'ennuie, un jour de pluie. Le premier propose au second de jouer à la cachette coquine. «Tu comptes et, si tu me trouves, tu me fais une pipe, lui dit-il. Et si tu ne me trouves pas, je suis caché dans le garde-robe.»

De quoi rit-on?

Jim Holt note que la théorie freudienne force à s'interroger sur la passion des Anglais pour les «jokes de fifs», sur l'inclination allemande et néerlandaise pour les blagues liées à l'anus et sur la non moins intrigante affection américaine pour la fellation. Et le Québec? La société québécoise rit-elle différemment des autres, mettons du ROC (rest of Canada), de la France ou du RDM (reste du monde)?

«Je dirais qu'il n'existe pas de véritable spécificité nationale à l'humour», tranche Robert Aird. Il cite George Minois (Histoire du rire et de la dérision), selon lequel «chaque groupe humain alimente son sens comique à des éléments propres à son histoire et à sa culture». Dans cette vision, «les types d'humour correspondent à des différences psychologiques, sont nourris d'expériences différentes», mais «un humour spécifique aux groupes nationaux relève largement d'un mythe sciemment entretenu».

Les ressorts de fond paraissent en effet identiques d'un pays à l'autre: rires agressifs, narquois, amicaux, amers, joyeux, méprisants, etc. «Il n'existe pas plus un humour français ou américain qu'il n'existe de tristesse allemande ou anglaise», dit encore M. Aird, qui enseigne l'histoire et la sociologie du rire à l'École nationale de l'humour. Il ajoute que les Chinois sont friands de slapstick comedy, un genre périmé depuis longtemps au Québec, bien qu'on en trouve toujours des traces. Surtout, les gags visuels composent une sorte d'espéranto de l'humour.

Marielle Léveillé indique que depuis la nuit des temps on rit des mêmes choses: des interdits en général, de tout ce qui se situe en bas de la ceinture, des difformités physiques, des déficiences intellectuelles, des autorités de toutes sortes (religieuses, politiques, parentales, patronales, familiales).

«On rit de nos rivaux, de ceux qui sont différents: les hétéros rient des homos, les femmes rient des hommes et vice versa, dit-elle. Pour se valoriser, on rit de ceux qu'on trouve niais, les blondes ou les newfies, et les Français rient des Belges. En fait, tous ceux qui dérangent ou qui sortent de la "norme"; encore là, c'est une question de point de vue.»

Robert Aird propose une comparaison avec les transfuges français et québécois. «Les différences ne résident pas tant dans l'humour en soi ou le rire, qui sont deux choses différentes d'ailleurs. Les différences sont culturelles, politiques, sociales, de moeurs, de mentalité. Les Français n'ont pas saisi le personnage de l'oncle Georges de Daniel Lemire. Sûrement parce qu'ils n'ont pas eu l'équivalent de nos émissions éducatives pour enfants, le but de Lemire étant de les tourner en dérision avec un clown assurément destiné à un public averti. Il y a également des sujets plus délicats, selon les endroits. Bref, il n'y a pas de spécificité nationale à l'humour, mais il demeure souvent inévitable d'adapter la forme et le contenu pour lui permettre de voyager.»

Marielle Léveillé observe même une sorte de déterminisme de la modernité, faite de mouvement et d'incertitude, en humour comme dans tous les aspects de la vie contemporaine. «L'humour est le miroir de la société, poursuit-elle. En Occident, nous vivons une époque où la vitesse est payante. La tendance est aux gags courts, efficaces et spectaculaires. En cela, on est comme les autres peuples, mais il existe des différences culturelles.»

Elle rappelle qu'au Québec, la tendance lourde favorise aussi le stand-up comique (Martin Matte, Louis-José Houde, Rachid Badouri), tout en ne négligeant pas les personnages. «En matière de longévité, les plus grands succès de l'humour québécois ne sont-ils pas le burlesque, l'oeuvre de Claude Meunier, la pièce Broue, les Rock et Belles Oreilles? demande Mme Léveillé. [...] On se démarque des autres par la variété de nos produits. On n'a qu'à penser aux chansons, à Laurent Paquin, aux Têtes à claques, aux Chick'n Swell ou aux spectacles des Zappartistes. Il y a de quoi satisfaire tous les goûts.»

Peut-on rire de tout?

Tous les dégoûts sont aussi dans la nature. L'humour joue aux confins des normes, teste constamment les limites sociales et personnelles, comme le montre bien la une du New Yorker, les tristement célèbres caricatures danoises de Mahomet et les blagues sur la petite Cédrika, disparue depuis un an, servies cette semaine au festival Juste pour rire.

Dans son livre, Jim Holt cite des «Auschwitz jokes», une très douteuse habitude apparue en Allemagne dans les années 1960 dans les cercles hitléro-nostalgiques et qui donne par exemple ceci: «Combien de Juifs peuvent entrer dans une Volkswagen? 506, soit six sur les sièges et 500 dans le cendrier.»

M. Holt s'avoue désespéré devant ce genre de dérive. Il confie aussi ne pas encore avoir résolu le dilemme: une blague peut-elle être tout à la fois authentiquement drôle et franchement immorale? L'humour et l'éthique ne font-ils qu'un?

En tout cas, l'humour juif permet encore de rire pour ne pas pleurer. «Dieu n'existe pas et nous sommes son peuple élu», dit un célèbre aphorisme de Woody Allen. On peut aussi apprécier ce bijou de Leon Wieseltier, cité dans Stop Me if You've Heard This, une réponse à l'accusation de déicide servie ad nauseam depuis des siècles et des siècles: «On a tué Jésus? Pourquoi en faire tout un plat? Ce n'était que pour quelques jours...»
5 commentaires
  • Frédéric Ouellet - Inscrit 19 juillet 2008 09 h 09

    Les stades de développement de l'humour

    Je suis enseignant, j'ai lu dans un volume qu'il existait des stades de développement de l'humour chez l'enfant, donc le rire a été étudié à l'université. Mon problème c'est de trouver laquelle...la documentation scientifique est parfois dure à trouver mais il y a de tout. Si je trouve quelque chose, je vous tiens au courant? Je m'en vais acheter votre journal. Pour terminer, j'ai acheté, il y a 10 ans, un livre qui s'appelait la rigolothérapie, il paraîtrait qu'on rit de moins en moins en vieillissant ou en évoluant (par exemple, nos grands-parents riaient en moyenne plus que nous). La modernité nous amènes son lot de gags mais encore faudrait-il apprendre à faire rire les enfants de différentes façons pour qu'on reste durant la vie de bons vivants !

  • Gilles Bousquet - Inscrit 19 juillet 2008 10 h 14

    Le rire et le sport "Who can ask for anything more ?

    Les Québécois sont les champions du rire. Nos "comiques" sont favorisés plus que nos chanteurs ou autres artistes sauf pour nos joueurs de hockey payés 5 millions par année même s'ils ont peu d'humour, de vocabulaire et de scolarité, ils peuvent "scorer" dans les "goals" avec le "puck".

    Vive l'humour, vive le rire et vive le sport vu qu'on ne peut quand même pas rire tout le temps parce que c'est bien que trop fatigant !

  • Cécilien Pelchat - Inscrit 19 juillet 2008 13 h 04

    De sain à dangereux....Cécilien Pelchat....tahclaxion.ca

    Mes années de collège me replongent dans l'humour qu'il nous était permis de pratiquer.Que ce soit en classe ou à la cour de recréation,on pouvait risquer une blague,à la condition d'avoir d'avance mesuré l'effet qu'il pouvait produire chez le maître qui l'entendait ou la voyait.Pour résumer,dans mon milieu,j'ai excellé à amuser mes confrères de blagues et de jeux de mots;au point qu'ils me disaient s'être ennuyé de mon absence de quelques jours. Mais,il faut être prêt à en payer le prix.Je suis d'autre part, convaincu dur comme fer, qu'il y a une limite à l'humour. Tout ne peut servir à faire de l'humour et malgré la prétendue liberté d'expression dont on se réclame partout de nos jours,surtout dans le milieu artistique ou journalistique,il y a pour moi des sujets qui,naturellement,bloque l'humour. Bien sûr,dans l'absolu,on peut se moquer de tout;du pape,comme du bon Dieu et des choses sacrées.Mais l'égalité de tout et de rien que l'on déplore tant dans la société a souvent sa source dans la dérision. Le rire est avec la parole et souvent dans la parole le plus noble propre de l'homme.C'est une marque de l'intelligence.Ne me faites pas dire que ceux qui ne rient pas ou n'apprécient pas l'humour ne sont pas intelligents,
    mais,ils se privent,volontairement ou non, d'une facette de la vie qui les appauvrit.
    Puis le rire et la dérision peuvent être très dangereux.Pas besoin d'être psychologue pour savoir qu'on peut détriure davantage un adversaire quel qu'il soit,par la dérision que par tout autre moyen.Aussi,quand un adversaire attire lui-même la dérision par sa conduite ou ses propos,n'en rajoutez pas ! Il se ``cale``lui-même,à votre plus grand plaisir.
    Tout n'a pas été dit sur le rire,mais il est sain
    de rire.Ca peut même désamorcer les situations les plus tragiques,à condition d'être manié par des ``mains``expertes.
    En terminant,une vieille dame vendait des pipes de plâtre au coin de la rue.Combien, dit un passant? 10cents la douzaine,répond-elle.``et combien les payez-vous,reprit le passant?``---``Douze sous la douzaine,dit-elle``---Ouais,contina le client,vous ne devez pas faire beaucoup d'argent avec vos pipes!---``C'est surprenant,répliqua la vieille,sur le lot que j'achète,on en casse toujours quelques-unes !....à chacun son humour.
    C.Pelchat
    3547 Lemieux
    Lac-Mégantic

  • Claude Daigneault - Inscrit 19 juillet 2008 22 h 04

    L'humour est un acte de survie

    Le danger d'être incompris fait toute la valeur et la richesse de l'humour. L'humour est un risque. Comme la vie. On ne gagne pas à tout coup. Mais on apprend à rire, à se servir de l'humour pour se défendre contre les revers, les désagréments quotidiens, le stress, les peines aussi.

    La vie et l'humour se confondent. L'humour sert en somme à faire passer la vie, un peu comme on dit que la télévision fait passer le temps ou que deux aspirines font passer un mal de tête. Selon l'état d'esprit dans lequel il se trouve, l'humoriste se révèle ironique, sarcastique, bête et méchant, désopilant, naïf et quoi d'autre encore.

    Mais toutes les formes d'humour se valent-elles ? Entre la grosse farce plate en bas de la ceinture et les mots raffinés des beaux esprits de l'époque de Louis XVI que nous a révélés le film « Ridicule » de Patrice Leconte, il existe un fossé que rien ne pourra jamais combler. Tout est affaire de goût et d'état d'esprit. Mais je crois qu'il en est de l'humour comme des restaurants: on peut succomber à l'attrait d'une poutine, mais on aura plus de chance de bien faire comprendre ses sentiments à la St- Valentin en invitant l'être aimé à un dîner gastronomique en tête-à- tête.

    J'emprunte à l'auteur de pièces de théâtre humoristiques Tristan Bernard, cette règle d'or en matière d'humour que chaque écrivain se doit d'appliquer: « Je préfère viser l'intelligence du public que sa bêtise, parce que la bêtise est si vaste que je ne sais où frapper...»

  • Décary-Charpentier Normand - Inscrit 19 juillet 2008 23 h 09

    Rire par refus ou par fuite

    Lorsque les caricaturistes se caricatureront entre eux avec la même légèreté qu'ils s'autorisent à faire rire de n'importe qui, n'importe comment et sur n'importe quoi. Oui, à ce moment, je pourrai m'amuser avec eux. Ne sont-ils pas avec les humoristes, une petite caste privilégiée qui ressemble à ces petits rois qui erraient dans les corridors de leur palais avec leur petite cour en se moquant de la masse pour tuer le temps.

    Aujourd'hui le caricaturiste trône dans les journaux au milieu de ses collègues, il a un statut particulier, presque occulte. Nous ne savons pas trop pourquoi mais il peut dire à peu près n'importe quoi et sans cela sans fondement et de plus sans autre source que son imagination et assurément selon ce qui se passe dans sa propre petite vie ordinaire de salarié syndiqué. Nous avons bien vu ce qui s'est passé avec la commission Bouchard-Taylor quand la parole a cette liberté. Nous en entendions plusieurs qui ne trouvaient pas ça drôle et qui demandait la censure.

    Les caricaturistes tout comme les humoristes sont rarement drôles eux aussi dans leur propos sur les personnes ciblées. Cette petite cour ressemble aux précieuses ridicules de Molière qui s'entichent des faux nobles sous prétexte de fuir la grossièreté des prétendants. Aujourd'hui, nous nous entichons du refus de s'interroger sur le sens de la vie sous prétexte de fuir le vide de l'existence ce qui justifie l'obligation de rire pour mieux profiter de cette vie qui ne mène nul part.

    Dès que l'angoisse et l'obscurité se présentent, nous nous en remettons souvent aux moyens chimiques pour nous faire retrouver le rire car évidemment comment trouver un chemin dans le vide. Il n'y a que le chimique comme voie de libération quand les larmes se substituent au rire.

    Un monde de spectateurs où l'obésité s'accroît, non seulement dans le corps mais tout autant dans l'esprit. Il nous faut du gras, du salé et du sucré sur la vie des autres pour bien s'empiffrer du proche dans le but secret de s'ignorer soi-même pour ne pas changer. Il faudrait rire de ce que l'autre peut changer comme le dit Bergson et non de ce qu'il ne peut changer. Ici, il y a au moins un but d'aider l'autre à grandir. Pourquoi renforcer un préjugé chez Obama, pourquoi se moquer de l'âge de McCain? C'est difficile pour l'un de ne pas être ce qu'il n'est pas et pour l'autre de ne pas être ce qu'il est, une personne âgée.

    Ne sommes-nous pas entretenus dans l'adulescence avec cette mentalité de rire de tout et de rien pour passer le temps, en attendant la fin de sa vie. Il ne faut pas se surprendre avec cette mentalité que rien d'autre que l'augmentation du prix de l'essence est arrivée à changer notre comportement de pollueur et à nous lever le pied de l'accélérateur. Les avertissements d'une armée de scientifiques sur l'état critique de la planète n'arrivaient à rien pourtant.

    Vaut-il mieux en rire qu'en pleurer? Je crois qu'il vaut mieux prendre le temps plutôt que le tuer en riant, le prendre pour faire du silence et apprendre à rire de soi d'abord et ainsi arriver à émerger du conformisme du rire pour agir de manière conséquente par rapport aux autres et à notre planète.
    Ce sont des mimes qu'ils nous seraient utiles en ce temps de grand bruit.
    Normand Décary-Charpentier