Pénurie aiguë d'enseignants à Montréal

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) vit actuellement une pénurie d'enseignants telle qu'elle doit recruter des suppléants directement chez les étudiants universitaires en cours de formation.

La banque de 2500 noms d'employés non réguliers disposés à faire du remplacement étant épuisée, la CSDM doit effectivement fureter du côté des étudiants de troisième et de quatrième année inscrits au baccalauréat en enseignement, et ce dans l'ensemble des universités québécoises qui dispensent la formation.

«Actuellement, il y a une pénurie au niveau des enseignants à la commission scolaire», explique Jacques Turmel, directeur des ressources humaines à la CSDM. Résultat: les écoles ont peine à trouver des suppléants pour venir en classe une journée ici et là, et le problème s'accentue encore davantage lorsqu'il s'agit de remplacer des enseignants qui s'absentent plus longuement pour raisons de maladie.

La CSDM assure que le recours aux étudiants de troisième et de quatrième année est une pratique exceptionnelle — qu'elle n'était d'ailleurs pas en mesure de chiffrer hier — et exigée par «la situation exceptionnelle que l'on connaît cette année», explique M. Turmel.

L'Alliance des professeurs de Montréal, syndicat d'enseignants lié à la CSDM, a cette situation à l'oeil. «Étant donné le problème majeur que l'on vit au niveau de la suppléance, on a vu des situations aberrantes dans certaines écoles», explique Alain Marois, président intérimaire de l'Alliance des professeurs.

Inquiet du recours — même exceptionnel — aux étudiants non diplômés, et donc moins qualifiés, le syndicat y voit tout de même un baume par rapport à certaines situations dont il a eu vent et qu'il juge «scandaleuses». «On a vu des concierges faire de la suppléance dans des écoles, ou encore deux enseignants se relayer pendant une journée pour faire cinq classes!», affirme Alain Marois.

Malgré l'importance du problème, qui existe depuis deux ou trois ans selon la CSDM, tous les postes ont été comblés jusqu'à maintenant. «Je ne dis pas qu'il n'y a pas certaines journées où l'on fait face à des difficultés et où des écoles n'ont pas de suppléants, mais règle générale, on réussit à remplir les postes», poursuit Jacques Turmel.

Dans une école primaire de la CSDM, dont nous tairons le nom à la demande de la direction d'établissement, le problème a toutefois causé quelques sueurs froides ces dernières semaines aux responsables du recrutement de deux titulaires ayant dû partir pour le reste de l'année. Jusqu'à vendredi dernier, les candidats défilaient encore dans le bureau de la direction pour occuper un poste... le lundi suivant!

La situation s'est réglée, mais c'est un professeur formé initialement pour une discipline précise au secondaire qui a désormais la responsabilité d'une classe de primaire. «Dans certains cas, les personnes peuvent être aptes à travailler dans les deux secteurs [primaire et secondaire]», rétorque le directeur des ressources humaines à cette situation particulière. À l'université, la formation des maîtres pour le secondaire et pour le primaire est toutefois très distinctement séparée.

Signe de ses activités de recrutement intense, le service des ressources humaines de la CSDM a, depuis le début de l'année scolaire, retenu 350 candidatures, en évalue une centaine d'autres actuellement, cela sur un total de 700 candidats intéressés. Cela signifie donc que près des deux tiers des curriculum vitae sont retenus pour embauche.

Les mesures d'urgence mises en place pour trouver des candidats annoncent-elles une baisse de la qualité de la main-d'oeuvre? «Je ne pense pas que ça réduit la qualité du corps enseignant», explique M. Turmel. Malgré leur formation écourtée, les étudiants universitaires doivent répondre à des exigences minimales en plus d'effectuer le test d'entrée en français, obligatoire pour tous.

Les étudiants qui sont encore en cours de formation ne peuvent pas être stagiaires dans une école — une part importante du baccalauréat en enseignement — au moment de leur embauche pour suppléance, un pas facile que certaines écoles pourraient franchir, selon l'Alliance des professeurs de Montréal, et qui contrevient tout à fait à la notion de stage dit supervisé.

Congés de maternité, accidents de travail, maladies, congés sans solde, départs à la retraite, année sabbatique à traitement différé, autant de raisons qui expliquent en partie la pénurie que connaît actuellement la CSDM. Les mois d'hiver, favorables aux absences pour cause de virus et microbes multiples, constituent la période de pointe pour les besoins en suppléance.

«Il y a aussi un phénomène d'épuisement professionnel chez une partie de nos enseignants», reconnaît Jacques Turmel, dont le service a noté une hausse des cas d'épuisement, sans pouvoir fournir les données exactes.

La Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ) est consciente de ce problème de pénurie, vécu à l'échelle du Québec mais à degrés divers, selon sa présidente Johanne Fortier. «L'embauche de suppléants non légalement qualifiés doit être une mesure exceptionnelle», prévient-elle, rappelant les efforts mis en place pour faire passer la formation des futurs maîtres d'un baccalauréat de trois à quatre ans.

«Dans toutes les situations, de pénurie ou non, il faut absolument éviter de diminuer la qualité des enseignants», explique Mme Fortier, qui craint que les mesures d'urgence «réduisent la suppléance à un simple exercice de surveillance, ce qu'elle n'est pas du tout».

Au début du mois de janvier, la Fédération canadienne des enseignants signalait une pénurie de professeurs partout au Canada et réclamait la prise d'actions rapides aux divers gouvernements. Salaires peu attirants et piètres conditions de travail figuraient au nombre des raisons invoquées par le président de la FCE pour expliquer les difficultés à retenir les jeunes professeurs dans la profession peu après l'obtention de leur diplôme.

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