L'âme de Griffintown

Pas étonnant qu'on l'appelle le Grif'. Aux premiers abords, Griffintown, cette enclave oubliée que des promoteurs rêvent de transformer en cité futuriste, a l'air d'une cicatrice dans la métropole. Coupé en deux par les autoroutes, le quartier porte les coups de griffe de démolitions multiples. Comme des plaies ouvertes, stationnements et terrains vagues se disputent les rares parcelles de terrain de ce qui fut pourtant le plus vieux et le plus grouillant quartier ouvrier en Amérique du Nord.

C'est porté par la curiosité, ou par le hasard, qu'on aboutit dans ce no man's land, ce cul-de-sac urbain, coincé entre le canal de Lachine, la rue Saint-Antoine, la rue McGill à l'est et la rue de la Montagne à l'ouest. Le plus souvent, on traverse Griffintown, on ne s'y arrête pas.

En zonant ce quartier industriel en 1966, l'administration Drapeau a littéralement achevé d'euthanasier ce grand balafré déjà à l'agonie, où vivaient pourtant 21 000 personnes au début du siècle. La désaffection du canal de Lachine, après les années 50, a entraîné tout le quartier dans sa chute. Les familles ont fui le quartier. Écoles et églises ont été rasées, laissant le secteur mort-vivant.

Pas plus d'une centaine d'âmes y vivent encore, selon Bernard Vallée, animateur-recherchiste du Collectif d'animation urbaine L'autre Montréal, qui connaît le «Grif» comme le fond de sa poche. À ceux qui n'y voient qu'un gros furoncle urbain, le «Grif» cache des merveilles, affirme ce passionné. Derrière ses allures de malade en phase terminale, les ruelles oubliées de Griffintown recèlent encore des trésors et des histoires inouïes.

Le plus vieux quartier ouvrier en Amérique

Qui sait d'ailleurs que ce quartier fut jadis le premier quartier ouvrier en Amérique? Mais cela, c'est près de deux siècles après que Sieur de Maisonneuve eut donné ces terres, destinées à faire paître les bêtes, aux soeurs hospitalières de Saint-Joseph. L'endroit, alors appelé «la grange des pauvres», devient petit à petit l'un des premiers faubourgs à voir le jour hors des murs de la ville. Un certain Francis McCord reprend le fief des soeurs hospitalières peu après 1800. Mais c'est Mary Griffin, fière protestante et fidèle à la reine d'Angleterre, qui héritera du bail de McCord et donnera aux premières rues du quartier les noms de Duke, Prince, Queen et Griffin (aujourd'hui Wellington), devenant ainsi sans le vouloir la première civile à dresser un plan d'urbanisme à Montréal.

Trop souvent noyé par les eaux lors d'embâcles printaniers, le quartier commence à se peupler davantage quand la jetée Jacques-Cartier (1875) est bâtie pour repousser les eaux impétueuses du fleuve Saint-Laurent.

Mais c'est la famine en Irlande qui façonnera la destinée de Griffintown, en poussant vers 1845 plus de 100 000 Irlandais à s'embarquer pour le Canada, un pays qui ne compte alors que 50 000 âmes. Lors de cette immigration massive, plus de 6000 Irlandais décéderont sur les bateaux qui ont mis le cap sur Montréal (un port moins cher que New York). Des milliers d'entre eux, entassés dans des baraquements insalubres, sont mis en quarantaine dans le village de Goose Town, un endroit qui était situé tout à côté du pont Victoria.

Aujourd'hui, seule la «Black Rock», une immense roche puisée dans le fleuve et plantée entre deux voies d'accès du pont Victoria, témoigne de ce passé de crève-la-faim. Main-d'oeuvre bon marché exploitée pour creuser le canal de Lachine et ériger le pont Victoria, les milliers d'Irlandais qui ont trimé dur pour façonner le premier quartier industriel de Montréal ont été enterrés à Goose Town.

Ground zero montréalais

Mais il n'y a à peu près plus de traces de tout cela aujourd'hui. L'endroit, «bulldozé» et asphalté par Jean Drapeau pour construire les stationnements lors d'Expo 67, a été littéralement oblitéré de la carte. Un genre de ground zero montréalais. «Sous le bitume, les ossements sont toujours là», affirme pourtant Bernard Vallée, qui désigne plus loin du doigt un petit monument à peine visible, enfoui sous les herbes à l'angle de Mill et Bridge.

De ce quartier ouvrier construit autour des entrepôts, on peut voir encore aujourd'hui quelques vestiges. À vélo ou à pied, à quelques jets de pierre du Vieux-Montréal, on aperçoit, à l'angle des rues de la Commune et Duke, les vieux entrepôts en pierres Penn (1831) et Buchanan (1845), qui servaient à entreposer les produits reçus dans un port alors en pleine frénésie.

Vers 1850, le quartier vit en effet son heure de gloire. Les premières industries attirées par l'énergie hydraulique produite par les vannes du canal poussent comme des champignons: usines à gaz et fonderies se multiplient. Mais les cheminées crachent la suie et les familles pauvres comme Job s'entassent dans les maisons de brique, dont les derniers exemples toujours debout se dressent à l'angle des rues de la Montagne et Wellington.

La gloire du Grif' sera de courte durée, puisque dès le début du XXe siècle, Griffintown amorce sa descente aux enfers. Le plus vieux bâtiment de cette ère pré-industrielle, une fonderie, a été démoli en 2001 pour faire place à la Cité du multimédia. Après l'énergie hydraulique, les puces! Qui sait combien de temps durera cette nouvelle frénésie?

Une marguerite dans l'ombre des gratte-ciel

C'est en plongeant plus loin, au coeur de ce qui fut le quartier irlandais de Griffintown, qu'on touche à l'âme du Grif'. À l'angle des rues William et Murray vivait jadis Mary Gallagher, une pauvre fille sauvagement assassinée et décapitée en 1869. Près de 140 ans après sa mort, sa sordide histoire continue d'habiter le quartier. Tous les sept ans depuis sa mort, des milliers d'Irlandais se réunissent en sa mémoire à ce coin de rue, aujourd'hui désaffecté. «En 2005, lors du dernier rassemblement, il y avait 1000 personnes rassemblées ici lors d'une veillée qui a duré toute la nuit. Il y a des mythes et des histoires qui survivent même aux bâtiments! C'est dire combien ce quartier a une âme», raconte Bernard Vallée.

Un peu plus au sud, à l'angle Ottawa et de la Montagne, la maison de Léo Léonard, le cocher, et son écurie datant du XIXe siècle, font office d'anachronismes à deux jets de pierre du centre-ville.

Dans l'ombre des gratte-ciel, la jument Charlotte broute nonchalamment quelques trèfles dans son petit enclos, avant d'aller épater quelques touristes dans le Vieux-Montréal. Derrière chez Léo se dresse le bois patiné du Horse Palace, la plus vieille écurie toujours en usage en Amérique du Nord.

Mais combien de temps Charlotte pourra-t-elle encore ruminer le trèfle en paix? À quelques mètres de ce refuge pour équidés doit s'élever une des quatre tours de 20 étages que veut ériger Devimco pour requinquer Griffintown. Parions que la marguerite n'y poussera guère plus.

Le voisin de Léo, Christopher Gobeil, est catastrophé. Après avoir acheté sa vieille maison de 1857, il se bat aujourd'hui pour sauver son quartier. «Ma maison est protégée, mais le quartier est menacé. On veut construire des tours, là où il faudrait des résidences à échelle humaine pour de jeunes familles. On aurait la chance de créer un nouveau Plateau, un quartier au développement durable, et l'on fait tout le contraire de ce qui se fait ailleurs dans le monde», dit-il.

Malgré les promesses faites par Devimco pour préserver certains bâtiments et créer un pavillon commémoratif pour les Irlandais, Bernard Vallée croit lui aussi que le projet, avec ses tours de 80 mètres et ses centres commerciaux, va achever de tuer ce qui reste de l'âme de Griffintown. «Le problème pour défendre ce quartier, c'est que tout le monde le trouve laid. Pourquoi s'acharner à perpétuer cette laideur? Ce quartier grouillait de vie, avant même que le Plateau et Rosemont ne soient nés. Il y a quelque chose d'illogique à construire des tours dans un quartier qui était le berceau de la solidarité», dit-il.

La Ville de Montréal a donné ce printemps sa bénédiction au projet de Devimco. Les expropriations devraient débuter en septembre. Avant qu'eux aussi ne soient plus que des souvenirs du passé, hâtez-vous d'aller voir Charlotte, Léo et son paradis des chevaux, derniers survivants d'un Montréal oublié. D'un Montréal en sursis.
6 commentaires
  • Gabriel Deschambault - Inscrit 8 juillet 2008 09 h 00

    très beau texte!

    Merci pour ce très beau texte qui fait bien ressortir ce que peut représenter «l'Âme» d'un quartier. Malheureusement, bien peu de nos décideurs y sont sensibles. Oui à la revitalisation de notre ville; mais pas à n'importe quel prix.

  • Pierre Cayouette - Inscrit 8 juillet 2008 09 h 57

    Excellent texte!

    Merci pour cet excellent texte. Je ne savais pas à quel point ce quartier avait une âme. Je m'empresse de faire suivre votre article à un ami né à Griffintown.

  • Jean-Michel Migneault - Abonné 8 juillet 2008 13 h 15

    Je vous remercie moir aussi.

    Je compte bien y aller moi aussi lors de notre visite estivale à Montréal. Merci pour ces touchantes informations. Il y a quelques temps, j'ai lu dans "La Presse" quelques informations intéressantes sur ce quartier mais rien d'aussi détaillé.
    Suzanne Labonté
    Lévis

  • gaetan giguere - Inscrit 8 juillet 2008 18 h 59

    Un peuple de locataires

    Après la poésie on doit penser à se loger.
    Montréal a un statut de peuple de locataires.
    Montréal est une ville sale et pauvre.
    Pêut-être qu'en construisant des condos neuf
    dans un coin infeste de Montréal ca aiderait
    à redonner un peu de vie à ce quartier mort.

  • Jacques Léger - Inscrit 8 juillet 2008 20 h 19

    Pourquoi nos élus nous déçoivent

    J'ai peu de choses à ajouter à ce texte qui nous parle comme si nous étions voisins et amis. Sinon que de Drapeau à Tremblay, le même irrespect des racines de vie de ce quartier qui cherche encore à nous parler et nous supplie de ne pas oublier conduit à la destruction du patrimoine urbain, pour quelques arpents de gros sous...Comment voulez vous dans ces conditions que nous ayons confiance à ceux et celles qui se prétendent élu(e)s pour nous asservir ensuite à leur délire d'un urbanisme destructeur de vie. Honte à touus ceux et celles qui ont appuyé ce projet insensé.