Libre Opinion - Henry Morgentaler : héros ou criminel ?

L'annonce faite par la gouverneure générale, Michaëlle Jean, de remettre l'Ordre du Canada au Dr Henry Morgentaler a suscité de vives réactions tout à fait opposées. Pour les uns, il s'agit d'une reconnaissance destinée à un grand humaniste et à un défenseur du droit des femmes au libre choix en matière d'avortement; pour les autres, c'est une décoration pour un criminel notoire, un assassin d'enfants, un être hideux, perfide et démoniaque qui mérite les foudres de l'enfer éternel.

Personnellement, ça me bouleverse d'entendre des propos aussi extrêmes et aussi contradictoires sur une même personne. Dire que Morgentaler est un héros et le plus grand humaniste du XXe siècle, c'est charrié un peu, beaucoup... Mais dire en même temps que c'est un criminel, un assassin et qu'il est responsable de la situation actuelle du trop grand nombre d'avortements, c'est charrié tout autant.

Qu'on le veuille ou non, ce médecin a travaillé sans relâche à faire de l'avortement un acte médical légal, afin d'aider des femmes pauvres et démunies à mettre fin à une grossesse qu'elles ne peuvent assumer. Combien de femmes ont été charcutées clandestinement, au risque de leur santé et même de leur vie, à cause d'un viol ou d'une incapacité à mettre au monde un enfant? Morgentaler avait la conviction profonde qu'il devait aider ces femmes, en leur permettant l'accompagnement médical nécessaire pour mettre fin à la barbarie à laquelle elles s'adonnaient, parce qu'elles ne pouvaient faire autrement.

Malheureusement, la lutte du docteur Morgentaler pour le droit à l'avortement nous a fait prendre conscience du vide juridique quant aux droits du foetus; ce qui a donné lieu à une banalisation de l'avortement. Mais attention! Le Dr Morgentaler n'est pas responsable de l'impuissance de nos gouvernements successifs, qui ont été incapables de promouvoir la vie et de la favoriser par des programmes et des ressources qui permettraient aux femmes de mettre au monde l'enfant qu'elles portent.

Que la Cour suprême du Canada dise que le foetus, sur le plan juridique, n'a aucun droit est une chose; mais sur le plan humain et moral, il en a sûrement, et le dire ouvertement, ce n'est pas rétrograde, ni porter atteinte à la liberté des femmes, qui ont aussi la responsabilité de porter la vie. C'est pourquoi l'avortement ne peut être banal, même s'il est légal et nécessaire dans certains cas.

Et, dans les cas où il y a avortement, l'État se doit de préserver la santé, la dignité et l'intégrité de la femme, car l'avortement n'est jamais un choix heureux pour la mère, de sorte que celle-ci devrait recevoir l'aide psychologique nécessaire pour limiter les séquelles et pour éviter qu'une telle tragédie ne se reproduise.

Par ailleurs, diaboliser le docteur Morgentaler, comme certains chrétiens catholiques le font, c'est manquer de jugement et c'est faire preuve d'irresponsabilité quant à la situation actuelle qui est la nôtre. Nous sommes tous concernés par l'avortement. Il nous appartient donc d'éduquer, d'accompagner, de responsabiliser nos jeunes, pour qu'ils puissent vivre leur sexualité de façon responsable.

Ce n'est sûrement pas en recriminalisant l'avortement qu'on peut régler le problème. Les règles et les interdits ne font qu'infantiliser les gens. C'est pourquoi j'invite les dirigeants de l'Église catholique à montrer plus de modération dans leurs commentaires. Il me semble qu'il y a des nuances à faire, concernant le Dr Henry Morgentaler, si on veut rassembler les uns et les autres autour d'une politique commune qui respecterait, à la fois, la vie et la dignité des femmes et celles des enfants à naître. Ce n'est sans doute pas en polarisant le débat sur la banalisation, d'une part, et sur la recriminalisation, d'autre part, que nous trouverons un terrain d'entente et que nous pourrons espérer travailler à la culture de la vie et au respect de la liberté et de la responsabilité des hommes et des femmes d'aujourd'hui.

Aussi, il serait dangereux de condamner Henry Morgentaler pour génocide ou pour crime contre l'humanité parce qu'il serait responsable de la mort de milliers de foetus humains, comme il serait injuste de condamner l'Église qui, en refusant l'usage du condom aux pays d'Afrique, aurait provoqué la mort de centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants ayant contracté le virus du sida. Il est vrai qu'il nous faut nous préoccuper des enfants à naître, mais il ne faudrait surtout pas négliger ceux qui sont déjà nés et qui vivent dans la misère et dans la pauvreté, jusqu'à mourir de faim, à cause de l'insensibilité des pays riches comme le nôtre.

Il ne nous appartient pas de juger le Dr Henry Morgentaler en lui refusant la distinction de l'Ordre du Canada pour son combat pour les femmes qui vivent le drame d'une grossesse non désirée. Lui refuser une telle reconnaissance, c'est non seulement porter un jugement sur lui, mais c'est aussi fermer les yeux sur la mort tragique annuelle de ces milliers de femmes et les séquelles physiques et psychologiques de millions d'autres à qui on refuse le droit de vivre dans la dignité et la justice.

Pour ceux et celles qui ont le jugement facile et la condamnation rapide, peut-être pourraient-ils s'inspirer du commentaire d'un évêque du Ve siècle, saint Astère d'Amasée, qui disait: «Vous donc qui êtes durs et incapables de douceur, apprenez la bonté de votre Créateur et ne soyez pas pour vos compagnons de service des juges amers et des arbitres, en attendant que vienne celui qui dévoilera les replis des coeurs et attribuera, lui, le maître tout-puissant, à chacun sa place dans la vie de l'au-delà. Ne portez pas de jugements sévères afin de n'être pas jugés de même et transpercés par les paroles de votre propre bouche comme par des dents acérées...»