Québec au temps du scorbut - Une conspiration contre Champlain en 1608

Tranches de vie des Québécois sous l'Ancien Régime, histoires cocasses ou troublantes, mémoires retrouvées d'une communauté agrippée à son cap Diamant entre dangers, plaisirs quotidiens et cohabitation avec des Amérindiens envahis. En l'honneur du 400e anniversaire de la capitale, Le Devoir publie cet été une série de chroniques compilées par l'archiviste historien Pierre-Georges Roy. Elles sont tirées de deux imposants volumes intitulés La Ville de Québec sous le régime français (1930, Publications du gouvernement du Québec).

Quelques jours à peine après la fondation de Québec, Champlain faillit perdre la vie dans des circonstances très curieuses. Il était occupé à surveiller les travaux d'un jardin qu'il faisait préparer près de son habitation, lorsque le capitaine Testu, qui avait toute sa confiance, lui demanda à l'entretenir en «lieu secret».

Tous deux se dirigèrent alors vers le bois, et là, Testu apprit à Champlain que le nommé Jean Duval, serrurier, qui avait fait partie de l'expédition de l'Acadie en 1606, avait ourdi une conspiration contre lui. Le plan de Duval était de faire mourir Champlain traîtreusement, puis de livrer l'établissement de Québec aux Basques et aux Espagnols qui venaient traiter à Tadoussac, afin d'en recevoir une récompense; Duval avait si bien réussi dans ses machinations qu'il pouvait compter sur le concours des trois quarts des compagnons de Champlain. Celui-ci assure que même son domestique était du complot.

Le capitaine Testu avait su toute l'histoire de la conspiration par un serrurier nommé Antoine Natel, un des premiers complices de Duval.

Champlain, qui ne perdait jamais son sang-froid, dit au capitaine Testu de faire approcher sa chaloupe de terre. Puis, donnant deux bouteilles de vin à un jeune homme, il lui recommanda d'inviter «les quatre galants principaux de l'entreprise» à venir trinquer avec lui, et déguster un vin qu'il avait eu en présent de ses amis de Tadoussac.

Sans défiance, les quatre conjurés se rendirent à bord de la barque où, l'instant d'après, Champlain arriva et les fit arrêter. Le lendemain, Champlain prit les dépositions des quatre incriminés devant le capitaine Testu et ses mariniers. Il les fit ensuite mettre aux fers et les descendit lui-même à Tadoussac, où il les confia à la garde de Pontgravé, avec mission de les remonter à Québec, lorsque ses affaires seraient terminées à Tadoussac.

Quelques jours plus tard, Pontgravé monta les prisonniers à Québec. Ils furent confrontés avec ceux qu'ils avaient séduits, et les trois principaux complices de Duval le maudirent et l'accusèrent d'avoir agi méchamment. Quant à Duval, il reconnut qu'il méritait la mort et implora miséricorde.

Champlain, Pontgravé, le capitaine Testu, le chirurgien Bonnerme, le maître, le contremaître et quelques mariniers siégèrent en tribunal et, après avoir entendu les dépositions et confrontations, ils condamnèrent Jean Duval à mort. Les trois autres prisonniers furent aussi condamnés à être pendus, mais on leur accorda aussitôt un sursis pour les renvoyer en France «pour leur être fait plus ample justice».

Jean Duval fut pendu et étranglé le jour même de sa condamnation. Sa tête fut mise au bout d'une pique et plantée au lieu le plus éminent du fort de Québec. Champlain agit ainsi afin d'inspirer une crainte salutaire aux esprits mutins et aux traîtres.

Ce fut là la première exécution capitale au Canada si l'on excepte la pendaison du nommé Michel Gaillon, à Charlesbourg-Royal, dans le cours de l'année 1542. Comme l'établissement de M. de Roberval ne fut qu'une tentative, nous préférons faire dater la Nouvelle-France de Champlain.

La conspiration de Duval contre Champlain en 1608 inspire les réflexions suivantes à M. Thomas Chapais:

«Si Antoine Natel n'eût pas été poussé à aller faire des aveux au capitaine Testu, sur la plage du Cul-de-Sac, une après-midi de juillet 1608, il n'y aurait probablement pas eu de Québec, pas de Nouvelle-France, pas de nation canadienne, et la statue colossale de Champlain, le grand fondateur, ne se dresserait pas aujourd'hui sur son admirable piédestal, au sommet du roc historique où il a jeté les fondations d'un pays catholique et français.»