Remaniement ministériel à la suite des nombreuses révélations embarrassantes - Chrétien chasse Eggleton

Les allégations de favoritisme qui s'abattent sur le gouvernement de Jean Chrétien ont fait leurs premières victimes politiques: le premier ministre a dû congédier le ministre de la Défense nationale, Art Eggleton, et rétrograder Don Boudria, le malmené ministre des Travaux publics.

M. Boudria revient à son ancien poste de leader du gouvernement à la Chambre, conservant ainsi un siège au cabinet, mais se retrouvant sans ministère à gérer. M. Boudria échange ses responsabilités avec Ralph Goodale, qui prendra la relève aux Travaux publics. M. Eggleton, qui devient simple député, est quant à lui remplacé à la Défense par l'ex-économiste en chef de la Banque royale, John McCallum.


Le cas de M. Eggleton aura été réglé à la vitesse de l'éclair. Le quotidien Ottawa Citizen a révélé samedi que M. Eggleton avait confié sans appel d'offres un contrat de 36 500 $ à une ex-amie de coeur pour qu'elle rédige une étude de 14 pages sur le syndrome du stress post-traumatique et les maladies environnementales affligeant les soldats canadiens. Au même moment, l'ombudsman des Forces armées menait pourtant une vaste étude sur le même sujet.


M. Chrétien a indiqué hier lors de l'annonce du remaniement que son conseiller en éthique, Howard Wilson, avait statué que le geste d'Art Eggleton était clairement en contravention du code de conduite des ministres. M. Eggleton devient ainsi le premier ministre à subir une rétrogradation pour avoir abusé de ses pouvoirs.


«J'aime pas ça, mais après neuf ans, peut-être que la garde avait un peu baissé, a reconnu le premier ministre. Et puis, je suis chanceux qu'il n'y en ait pas eu avant.»


«Je ne pense pas que ce gouvernement est corrompu», a-t-il toutefois réitéré.


M. Chrétien a indiqué que cette controverse s'ajoutait à cette autre, à la fin janvier, lorsque M. Eggleton avait omis d'informer le premier ministre et le cabinet que les troupes canadiennes avaient fait des prisonniers en Afghanistan. «Ça s'accumule, a dit M. Chrétien. On a eu une controverse en février aussi avec M. Eggleton. Alors je trouvais que je devais accepter sa démission.»


Dans sa lettre de démission rendue publique hier soir, M. Eggleton écrit: «Je démissionne avec la ferme conviction que je me suis toujours comporté de façon appropriée pendant que je faisais partie du Conseil des ministres. [...] Je n'ai et jamais je n'aurais tiré d'avantages personnels résultant de transactions financières, et je n'ai jamais placé mes intérêts personnels avant l'intérêt public.»


Le ministre Eggleton ne s'attendait visiblement pas à cette rétrogradation subite. Le bureau du premier ministre a commencé à avertir les journalistes du remaniement à 15 h hier. Or, encore à midi, M. Eggleton accordait une entrevue au réseau CTV dans laquelle il défendait vivement le contrat.


Il expliquait qu'un appel d'offres n'avait pas été nécessaire parce que l'argent avait été tiré de son budget ministériel discrétionnaire. C'est comme si Mme Maier avait été «une recherchiste ou une adjointe politique» dans son cabinet, faisait-il valoir. Selon l'ex-ministre, «une ex-liaison ne devrait pas la qualifier ni la disqualifier pour ce travail». M. Eggleton, dont le divorce orageux avait fait les manchettes, et Mme Maier ont eu une liaison en 1997 et 1998.





De retour à la maison


Dans le cas de M. Boudria, le premier ministre a répété que son ministre n'avait commis aucune illégalité, tout au plus une «erreur de jugement», mais on expliquait dans son entourage qu'on voulait «enlever la cible de la controverse».


M. Boudria avait été visiblement très affecté par les accusations de favoritisme qui déferlaient sur lui depuis qu'on avait appris qu'il avait séjourné un week-end au somptueux chalet du président de la firme Groupe Everest avec laquelle son ministère fait affaire. M. Boudria avait remplacé Alfonso Gagliano aux Travaux publics et était perçu comme le «monsieur Net» qui ferait le ménage dans le programme de commandites. Cette fois, un scandale le touchait personnellement.


Jean Chrétien n'a pas voulu dire si c'était lui ou M. Boudria qui avait suggéré ce changement. «On en a discuté et j'ai dit pourquoi il ne retournerait pas à sa place [where he belongs]?»


M. Boudria avait l'air exténué à sa sortie de la cérémonie. Était-il soulagé? «Soulagé... Oui et non. Je suis très heureux du nouveau poste. C'est un [poste] que j'ai exercé pendant plusieurs années. [...] Soulagé dans le sens où le dossier controversé qu'on connaît tous ne sera plus là. Enfin, on tourne la page et on recommence.»


Il a dit voir du bon dans la nomination de M. Goodale aux Travaux publics. «Je pense qu'en étant détaché du dossier le nouveau ministre qui sera là pourra travailler dans ses dossiers sans avoir la controverse que moi j'ai vécue.»


Le départ de M. Eggleton a eu un petit effet domino. En le remplaçant, John McCallum prend du galon, mais laisse vacant son poste de secrétaire d'État aux Institutions financières. C'est Maurizio Bevilacqua qui le remplacera, dont les responsabilités de secrétaire d'État Sciences, Recherche et Développement échoient à l'actuel ministre des Anciens Combattants, Rey Pagtakhan.


Le seul nouveau visage autour de la table du cabinet sera celui de Jean Augustine, une arrivée intéressante s'il en est. Mme Augustine était présidente du comité des Affaires étrangères. C'est elle qui a présidé cet hiver la fameuse comparution de l'ambassadeur canadien au Danemark, Alfonso Gagliano. Elle avait fait enrager l'opposition en invalidant presque toutes ses questions concernant le passé de M. Galiano à titre de ministre des Travaux publics.


Pour annoncer son remaniement hier soir, M. Chrétien a dû faire faux bond aux généreux donateurs qui ont payé 10 000 $ pour le rencontrer, de même que plusieurs de ses ministres québécois, lors d'une réception privée donnée à la résidence de Westmount du sénateur Leo Kolber.


Les ministres Martin Cauchon (Justice), Denis Coderre (Citoyenneté et Immigration), Stéphane Dion (Affaires intergouvernementales), John Manley (vice-premier ministre), Pierre Pettigrew (Commerce international) et Lucienne Robillard (Conseil du trésor) étaient présents. Ils étaient notamment accompagnés de Paul Desmarais et son épouse France Chrétien (la fille du premier ministre), de Stephen Bronfman (Seagram) et de Jacques Ménard (Expos).


Interrogé à son arrivée, le ministre Dion n'avait aucun reproche à formuler à l'endroit de ses deux collègues rétrogradés. «C'est des erreurs de jugement dans les deux cas. Il n'y a pas de corruption là-dedans. Ni dans un cas ni dans l'autre. [...] Ce gouvernement n'est pas corrompu. Le Canada est un des pays les plus propres qui soit sur ce plan-là. Comparativement à ce qui se passe ailleurs, on a une éthique très élevée et on va la maintenir sous ce premier ministre.»


À propos de ce souper à 10 000 $ le couvert, M. Dion a reconnu que les Canadiens n'en étaient pas friands. Son collègue Martin Cauchon a fait valoir que ce n'était «jamais facile» de financer un parti politique. Il a qualifié d'intéressante l'idée de réviser la Loi sur le financement des partis politiques. «Si on en est rendu là, le gouvernement devra regarder ça de plus près», a-t-il dit.





Avec la collaboration de Kathleen Lévesque.