La pensée d'une seule cause?

Pour les intellectuels, la prise de parole constitue le principal moyen d'autodéfense. Je prends aujourd'hui la plume pour exprimer ma frustration devant l'usage incorrect que l'on a fait de mes travaux sur la question de l'interculturalisme dans le rapport de la commission Bouchard-Taylor, rendu public le 22 mai dernier.

Je n'ai pas d'emblée véritablement reconnu la parenté du texte qui m'est attribué, à la page 119 du document. La raison en est fort simple: les auteurs ont supprimé la partie essentielle de la citation reproduite.

Dans la section portant sur l'interculturalisme, les auteurs rappellent que la force du néonationalisme porté par la Révolution tranquille a été de conjuguer la lutte identitaire avec l'égalitarisme social et la défense des droits. Puis, les auteurs passent en accéléré à la construction du modèle québécois pour nous amener sur le terrain de l'interculturalisme, pièce centrale du casse-tête à compléter. Selon A.-G. Gagnon (Possibles, vol. 24, no 4, 2000, p. 23), écrivent-ils, «la principale vertu du modèle québécois tiendrait justement dans la recherche d'un équilibre entre les exigences de l'unité [...] et la reconnaissance des différentes cultures».

L'usage fait de mon propos me situe d'emblée dans le groupe des cosmopolites. Or, que trouve-t-on entre les crochets de la citation et qui était sans intérêt véritable du point de vue des commissaires? Je répondrais: l'essentiel. La version non altérée de mon texte se lit comme suit: «La principale vertu du modèle québécois est justement d'établir un équilibre entre les exigences de l'unité, à travers la reconnaissance d'un pôle identitaire principal, et la reconnaissance des différentes cultures.»

Le rapport de la commission Bouchard-Taylor met l'accent sur deux approches à la citoyenneté: un pôle identitaire principal à affaiblir et une approche identitaire cosmopolite à encourager. Les membres du comité conseil qui ont alimenté la commission tout au long de ses travaux avaient d'ailleurs été sélectionnés en bonne partie selon cette lecture dualiste. Force est de constater que les tenants de l'interculturalisme étaient nettement minoritaires alors que les défenseurs du multiculturalisme à la canadienne occupaient le haut du pavé.

Au moment du dépôt du rapport, Jacques Beauchemin a été le seul membre du comité conseil à se dissocier publiquement de la commission en exprimant son désaccord face au diagnostic posé par les coprésidents quant au malaise identitaire des Québécois. Rapidement, plusieurs ont jeté l'opprobre sur lui, laissant entendre qu'il faisait preuve de fermeture face à l'«autre».

Pourtant, c'est ce même Jacques Beauchemin qui, dans ses travaux, définit la communauté francophone québécoise comme le «pôle principal de rassemblement de la diversité au Québec». N'est-ce pas là le fondement même de l'interculturalisme que les coprésidents disent vouloir promouvoir dans leur rapport?

La stratégie est connue: utiliser les propos d'un collègue pour appuyer sa propre thèse tout en vidant l'argumentaire original de son contenu. Ça se rapproche de la manipulation de texte et ça sème le doute sur le sérieux de l'entreprise.