Rock capitule

Allan Rock
Photo: Agence Reuters Allan Rock

Ottawa — Une autre de moins. Les candidatures à la course au leadership du Parti libéral tombent une à une. Le ministre de l'Industrie, Allan Rock, a jeté l'éponge hier, un an jour pour jour après que Brian Tobin eut fait de même. Ses chances de l'emporter étaient nulles, évalue-t-il, et il ne voulait pas seulement jouer les seconds violons.

«J'ai décidé de ne pas convoiter la chefferie du Parti libéral du Canada, a déclaré Allan Rock. Je voulais me présenter et faire campagne afin de gagner et non [...] simplement pour arriver bon deuxième. J'ai donc dû décider si les composantes d'une campagne pour gagner étaient en place. J'en suis venu à la conclusion qu'elles ne le sont pas.»

M. Rock a assuré qu'il restera en politique en sollicitant un autre mandat aux prochaines élections. Lui-même restera neutre dans la course, et ses organisateurs sont libres d'appuyer ou de travailler pour qui ils veulent. Quant à l'argent déjà amassé, il servira à payer les dépenses déjà encourues. Le reste sera retournée aux donateurs.

La scène avait une odeur de réchauffé: le 14 janvier de l'an dernier, Brian Tobin, lui aussi ministre de l'Industrie à ce moment, avait annoncé son retrait de la vie politique et l'abandon de l'éventuelle course à la succession de Jean Chrétien. Le candidat-vedette avait évoqué des raisons familiales.

Seuls John Manley (Finances) et Sheila Copps (Patrimoine) sont donc encore pressentis pour entrer dans la course tandis que les Martin Cauchon (Justice), Anne McLellan (Santé) et Herb Dhaliwal (Ressources naturelles), trois candidats moins connus, soupèsent encore le pour et le contre.

M. Rock a indiqué qu'il aurait préféré annoncer qu'il se présentait, question de susciter un débat d'idées, mais il sentait qu'il n'avait aucune chance de l'emporter, notamment à cause de règles trop strictes sur le recrutement de nouveaux membres — ce qui, pour un candidat, est la clé pour pouvoir envoyer au congrès des délégués qui lui soient favorables.

«J'aurais eu à demander à beaucoup de gens au pays de me consacrer une très grande partie de leur temps pour une cause. Si, dans mon coeur, je ne sens pas que je peux gagner, pourquoi leur demander cela?», a-t-il expliqué.

Il prétend que la controverse actuelle au sujet du registre des armes à feu — qu'il a mis sur pied lors de son passage à la Justice — n'est pour rien dans sa décision. Ni d'ailleurs les autres faux pas qu'on lui reproche, comme l'entorse à la Loi sur les brevets pour acheter des médicaments contre le bacille du charbon (il était ministre de la Santé) ou encore les poursuites infructueuses et diffamatoires contre Brian Mulroney dans la saga des avions Airbus (Justice).

«Si vous me demandez si l'affaire des armes à feu m'a dérangé, oui, ce fut très difficile pour moi. C'est une chose avec laquelle j'ai dû composer, c'est évident, mais ce ne fut pas un facteur déterminant.» Puis il a enchaîné: «Je me suis lancé en politique pas simplement pour gérer les choses, pour passer le temps. Je suis une personne dynamique qui voudrait faire des choses, contribuer à les changer. [...] Est-ce que j'ai été mêlé aux controverses? Bien sûr, c'est le prix à payer pour quelqu'un qui voudrait faire les choses de façon dynamique. Est-ce que j'ai fait des erreurs? Certainement. Est-ce que j'ai appris? Oui. Et mon apprentissage a continué, mais les raisons de ma décision d'aujourd'hui [ne sont pas celles-là].»

Peut-on encore parler d'une course, avec les plus gros coureurs qui abandonnent devant l'avance jugée insurmontable de Paul Martin? Ce dernier affirme que oui, indiquant hier qu'il souhaite des «débats vigoureux».

John Manley ne partage pas le point de vue de M. Rock, à savoir que les jeux sont déjà faits. «Non, je ne suis pas de cet avis. Je crois que c'est trop tôt, la campagne n'est même pas commencée», a-t-il dit hier. Sheila Copps a tenu le même discours, en français: «Moi, je ne pense pas que personne en politique est imbattable. Prenons l'exemple de Mario Dumont. Il y avait un moment donné il avait le bas, il avait le haut, et puis là, on ne sait plus.»

L'entourage de Mme Copps affirme qu'elle veut se présenter parce qu'elle représente l'aile gauche du Parti libéral, proche des milieux syndicaux, environnementalistes et progressistes en général, ceux dont se réclamait aussi Allan Rock. D'ailleurs, on chuchote qu'il aurait été «chic» de sa part qu'il donne son appui à Mme Copps hier. Mme Copps fera un discours aujourd'hui à Vancouver pour articuler ses idées et donner en quelque sorte un coup d'envoi officieux à sa campagne.

De son côté, le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, a qualifié de «très courageuse» la décision de son collègue. M. Dion a déjà dit qu'il ne voulait pas d'une course à tout prix, seulement pour que le parti fasse bonne figure. «Il a décidé de ne pas faire la course parce qu'il ne se sent pas en mesure de rattraper le meneur», a-t-il confié au Devoir. «Je trouve que c'est un jugement sur M. Martin, parce que si on croyait que M. Martin ne ferait pas l'affaire, on tenterait tout pour le bloquer.»