Expérience chamanique sur le Plateau

Entourée de l’Anglo et du communicateur Jacques Languirand, Joblo s’étonne des effets tripatifs de la «sauge des devins».
Photo: Jacques Nadeau Entourée de l’Anglo et du communicateur Jacques Languirand, Joblo s’étonne des effets tripatifs de la «sauge des devins».

L'Anglo, mon ex, est extatique, comme s'il avait bu un double Earl Grey: «Djo, you've gotta try salvia. Ça ouvre vraiment les portes de la perception, comme le LSD!» L'homme qui a pris plus de drogues quand il était jeune que Castaneda, Jim Morrison et Aldous Huxley réunis se montre convaincant. Enfin, je saurai ce qu'il y a dans sa tête. Et le voyage ne dure que trois minutes, une descente en chute libre avec un parachute qui n'ouvre pas, ça rassure la néophyte.

Je vous arrête tout de suite: ce voyage sur les ailes de Psychedelic Airways est aussi légal que le thé à la menthe. La Salvia divinorum fait partie de la famille des sauges ou de la menthe. On la vend presque au dépanneur au Canada, sous le nom de «sauge divinatoire» ou «menthe magique». Elle est interdite dans certains pays en développement comme la Finlande, la Suède, le Danemark, l'Italie ou l'Australie, mais pour l'instant, tout baigne dans le plus meilleur pays du monde.

J'appelle illico mon ami Languirand, lui exposant le plan de match: il sera ma sage-femme, c'est un homme ouvert. Nous allons inhaler de la salvia ensemble et en parler après. Contrairement à lui, je n'ai jamais gobé d'acide ni expérimenté la mescaline. Vu sous cet angle, j'ai l'hymen en parfait état; même pas une petite ligne de coke ou de l'«ex» dans un rave. Rien, nada côté chimique. J'ai toujours eu peur de ressembler à un croisement entre Janis, Fiori et les sourcils de Languirand si j'en revenais.

Voyage tripatif

Poussés par la curiosité et la torpeur glaciaire de février, nous nous retrouvons au café Les Mentheurs autour d'une houka (chicha, narguilé), attendant avec un brin d'anxiété les instructions de Mathieu Lipscomb, le jeune propriétaire de 34 ans de cet établissement ouvert depuis quatre semaines sur le Plateau Mont-Royal.

«Je ne recommande pas la salvia», profère-t-il, à la fois pour couvrir ses fesses en cas de dérapage et pour nous faire comprendre qu'on ne va pas fumer du «pot un peu fort». «C'est 1000 fois plus intense que le LSD. Tu passes instantanément dans un autre univers et tu peux être sous le choc durant deux ou trois jours. On ne peut pas associer le mot "plaisir" à la salvia. Il faut avoir de la maturité pour l'expérimenter. 50 % des gens traversent la ligne, 40 % brisent les portes de la perception et 10 % ne ressentent presque rien.»

Nous sommes tous silencieux, quasi recueillis. Le fils de Jacques, Pascal, est avec nous, l'Anglo aussi. Jacques Nadeau et sa blonde Anik vont nous mitrailler avec leurs appareils photo le moment venu. J'ai l'impression que je vais faire l'amour pour la première fois devant témoins.

Une poffe, c'est bien; deux, c'est mieux

La salvia est utilisée depuis des centaines d'années au Mexique par les chamans indiens mazatèques en tant que psychotrope qui permet de «voyager» et d'expérimenter des hallucinations, la distorsion du temps et la dissolution de l'ego. «Dommage qu'on ne puisse pas prendre de photos à l'intérieur de notre tête», constate Jacques Languirand. «Est-ce que je prends mes antipsychotiques avant ou après?», demande à la blague son fils Pascal. Languirand ouvre sa braguette: «Pour libérer le diaphragme», me dit-il. Quel gourou, il pense à tout!

Soulevé sur ses pieds par une force supérieure, Jacques se met à gesticuler après avoir aspiré la fumée deux fois dans la pipe à eau, puis à balbutier des mots inintelligibles et à se prendre la tête entre les mains. Un court instant, j'ai peur de devoir annoncer à «Mme Dumais», sa femme, que Par quatre chemins ne sera plus en ondes après 37 années d'existence...

En revenant parmi nous après quelques minutes, Jacques s'explique et retrouve la parole: «Je ne peux pas imaginer une affaire de même. La pièce se refermait sur moi, comme si ça se pressait. C'est d'une grande beauté mais un peu inquiétant. J'ai pensé que je perdais connaissance. Je n'ai jamais rien vécu de tel; c'est d'une grande délicatesse, comme de la soie. Il faut relire Rimbaud et Baudelaire en même temps.»

Imitant Languirand, je ne prends qu'une seule poffe de salvia avant d'être aspirée dans le grand vortex d'une réalité totalement étrange. Je n'ai plus conscience d'avoir fumé, ni d'être dans un café, ni d'entendre les Beatles chanter: «Because the world is round, it turns me on.» Je ne vois plus les gens qui m'accompagnent mais je les perçois confusément et je panique à l'idée qu'ils s'aperçoivent que je ne suis plus dans la même réalité qu'eux.

Cette nouvelle réalité qui est la mienne est un espace intuitif extrêmement inconfortable et révélateur. Je «vois» le mensonge. La lumière cuivrée, l'étourdissement et la conscience aiguisée d'une autre dimension me font badtriper, d'autant que l'espace-temps n'est plus le même. Trois minutes ne signifient strictement rien. Je ne sais pas que je suis sous l'effet d'une drogue, même légale.

La première chose que je réussis à balbutier à mon «retour», à l'endroit d'Anik qui s'est retrouvée comme par magie assise à mes côtés, c'est: «Tu ne vas pas faire ça? Tu ne "veux" pas faire ça!» Anik me regarde, stupéfaite, et s'empresse de ne pas m'écouter. L'humain n'apprend que par ses erreurs, c'est prouvé.

Menthir avec mon menthor

L'Anglo prend de la salvia pour la troisième fois, il semble contrôler son trip, se promène dans la pièce en riant et en déclamant: «I'm in Stoneland! I'm in Stoneland!»

Plus tard, nous abordons la dimension du mensonge: «J'ai appelé le café "Les Mentheurs" parce qu'on est tous menteurs et que la salvia t'amène plus près de la vérité», relate Mathieu Lipscomb, notre expert maison. «Peut-être pas "la" vérité, mais "ta" vérité», corrige l'Anglo.

«La réalité, c'est quoi?, ajoute Jacques Languirand. Il y a deux interprétations possibles. Ou tout ça n'est qu'un fuckaillage du cerveau, comme le prétendent les scientifiques, ce à quoi je leur répondrai de l'essayer. Ou on a affaire à une percée dématérialisée dans un univers qui existe mais auquel nous n'avons pas accès autrement.»

Même si la qualité de l'expérience lui a fait dresser les sourcils et l'a revigoré, Jacques m'avoue qu'il ne prendrait plus de salvia. Cette plante hallucinogène n'est d'ailleurs pas considérée comme une drogue qui crée une dépendance. Un seul essai peut largement suffire.

L'Anglo cherche à comprendre et veut revivre l'expérience, qu'il qualifie de «psychoveryactive drug»: «J'ai déjà avalé sept caps de mescaline en même temps et ça ne m'a pas fait autant d'effet. Oui, c'est peut-être chimique, mais tomber en amour aussi, c'est chimique. Tout est chimique dans notre corps. La moitié de notre ADN est mobilisé par le cerveau et le système nerveux. La salvia nous fait ressentir la loi de la gravité, les forces d'attraction, le magnétisme entre la matière et nous.

«Dans notre société, on tend à tout diviser: nous et les autres. C'est ce qui nous permet de voler, de blesser, de rire des autres. Ce n'est pas nous, c'est "eux". Avec la salvia, on est tous pris ensemble. Ça nous propulse à un endroit de notre esprit qu'on a depuis longtemps oublié. Tous nos mécanismes adaptatifs nous amènent ailleurs. Nos défenses psychologiques et nos règles sociales sont fondées sur le mensonge. Mais si on ne se mentait pas à soi-même et aux autres, on ne pourrait peut-être pas passer à travers la vie. Ce serait complètement claustro de vivre comme ça... »

Même si je ne suis pas allée aussi loin que l'Anglo et Languirand dans l'expérience, la salvia est à classer parmi les trois «trips» initiatiques les plus intenses de ma vie avec la méditation Vipassana et l'accouchement. Dans les trois cas, assurez-vous d'avoir une bonne sage-femme avec vous.

On ne touche pas à sa vérité et au mensonge de l'humanité sans goûter aux contractions qui l'accompagnent. Et on ne sait jamais de quoi on peut accoucher: de soi-même, d'une souris ou d'un éléphant qui trompe énormément.

cherejoblo@ledevoir.com

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«Les drogues sont un défi pour l'esprit.» - Jim Morrison

«Ne te fatigue pas à essayer de tout expliquer. Le monde est un mystère. Ça, ce que nous regardons, n'est pas tout ce qu'il y a dans le monde. Il y a bien plus que cela, tellement plus en fait qu'il n'a pas de fin. Alors quand tu essaies de te l'expliquer en entier, tout ce que tu fais est de rendre le monde familier.» - Les Voyage à Ixtlan - Les Leçons de don Juan, Carlos Castaneda

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Joblog - Douce folie

Je suis toute mêlée. Ça doit être la drogue ou l'abus d'antidépresseurs. Tout le monde en prend, paraît-il. C'est légal. Le week-end dernier, Amir Khadir m'a diagnostiquée «limite folie». Il est vrai qu'il ne m'avait jamais vue pleurer sous l'effet des bulles dans un party. Ça va encore, il aurait pu me traiter de «limite lucide».

Mme Dumais, l'épouse de Languirand, qui a passé son diplôme en gérance d'artistes et autres politiciens égarés, m'assure que je ne suis qu'excentrique. Par contre, un lecteur qui ne jure que par d'ex-Playmates m'a récemment accusée d'être une fausse rebelle et conformiste comme mon arrière-grand-mère. Fiou, ça rassure.

Manquerait plus que VLB me traite de schizo pour que je retourne chez le psy me faire prescrire des oméga-3. Tout dépend de la personne qui le dit et d'où on se place. Et grâce à VLB, j'ai une poussée d'affection soudaine pour Pauline Marois. Je songe même à voter pour elle un jour. Ce serait un geste «limite folie» ou «limite lucide», je ne sais plus, mais Amir va m'en vouloir, ça je le sais.

Au finish (comme dirait notre Stéphan Contact national), j'ai côtoyé assez de «véritable» folie dans ma vie pour conclure qu'elle fait faire de bien grandes choses. Y compris remettre en question ce qu'on tient pour certain.

Marie-Sissi Labrèche est la vedette de l'heure grâce à son grain, ses antidep et le film Borderline tiré de ses romans. Un grain qu'on peut aussi nommer hypersensibilité, fondations fragiles ou parcours cahoteux. J'ai vu le film et trouvé que mon enfance était plutôt «limite Laval» en comparaison.

L'important, c'est d'appuyer sur la pédale de la limite plutôt que sur celle de la folie (ou de Laval). Quant aux supposés rebelles qui n'en sont pas, ça aussi, j'en ai rencontré; des qui sacrent en chapelet dans les réunions syndicales, portent des chemises à carreaux, scandent des «so-so-so» dans les manifs et nourrissent leurs animaux tout nus. Oui, madame. Tout nus. C'est-y assez rebelle à votre goût?

Seul avec sa lucidité ou sa folie, ça peut encore aller. C'est devant le tribunal des hommes que nous devenons «limite» tout ce que vous voulez. Certains ont préféré la misanthropie pour cette raison. Ou la drogue. Ou le saké. Ou leur chien.

Ça nous ramène à un koan zen que j'aime beaucoup: l'arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l'entend? Ou, comme dirait mon B, «limite folie» lui aussi: est-ce qu'il y a de la salade dans la salade de chou?

www.chatelaine.com/joblo

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Noté: les heures d'ouverture du café Les Mentheurs. De 14h à minuit la semaine et de 18h à 3h du matin le week-end. On peut réserver, car la fin de semaine, il y a déjà foule.

Aussi, on peut y faire l'essai du kratom, un thé euphorisant et antidépresseur naturel. Pas d'âge minimal requis, mais le proprio se réserve le droit de refuser des clients. Selon la littérature consultée et mon expérience personnelle, la «sauge des devins» se prend beaucoup mieux à deux (comptez 25 $) qu'en groupe. 163, avenue du Mont-Royal Est, % 514 812-2335.

Songé: à l'interdiction de consommer, posséder ou vendre de la Salvia divinorum dans certains pays. Ce n'est qu'une question de temps, ça nous rattrapera aussi. J'aurais pu vous donner des adresses où vous procurer de la salvia à Montréal, mais je préfère de loin que vous alliez faire votre «voyage» dans le café de Mathieu Lipscomb (c'est écrit «time traveling» sur sa carte d'affaires).

Dans un monde idéal, on permettrait la consommation de cette plante dans des univers contrôlés comme Les Mentheurs. Ça change quoi? Ça change tout. Relire Castaneda et enfin comprendre. «Si on interdit la salvia, croit Mathieu, ça va créer un désir encore plus fort et les jeunes risquent d'en prendre n'importe comment. Les gens veulent jouer avec leur conscience. Sinon, ça veut dire quoi, "la liberté"?»?
5 commentaires
  • Denis Thibault - Abonné 22 février 2008 11 h 15

    La *synecdoque* du chou

    M. B n'est pas limite folie. Il a saisi tout de suite que la salade de chou n'est pas une salade comme les autres. D'habitude, une salade, c'est fait avec de la salade! Il y a des feuilles vertes dedans: soit longues et croquantes, soit courtes et frisées. De la laitue bref.

    Entre la feuille et la salade, il y a en résumé tout l'espace du jeu, celui du langage qui s'approprie la réalité du plat à consommer qui, elle, peu importe les points de vue, restera la même. Tout le reste est une construction.

  • Isabelle Gélinas - Inscrite 22 février 2008 19 h 44

    Erreur ou ironie?

    Vous écrivez « Elle est interdite dans certains pays en développement comme la Finlande, la Suède, le Danemark, l'Italie ou l'Australie, mais pour l'instant, tout baigne dans le plus meilleur pays du monde. »

    Des pays en développement? Vous faites de l'ironie ou vous vouliez plutôt dire « développés »?

  • suzanne gloutnez - Inscrite 23 février 2008 08 h 05

    limite...

    J'ai maintenant 53 ans et je m'égare dans cette société qui étiquette tout questionnement, tout arrêt, tout besoin d'oxygène, et toutes sortes de défenses que les gens de tout
    âge mettent en ce moment sur leur chemin pour survivre. On est vite taxé de fou, de personnalité limite, de ....et on veut tout contrôlé, la vie, la mort, la maladie, pour pouvoir
    être enfin heureux. Jeunes, vieux, femmes, hommes, enfants nous avons besoin de temps pour tout absorber, de beauté à contempler, de rêves à combler, de deuils à vivre. point

    bonne chance petite soeur de folie

    suzanne gloutnez

  • Gilles Beauchemin - Inscrit 26 février 2008 08 h 09

    Pushère, ma chère

    Languirand n'est peut-être pas retombé en enfance, mais il n'en a jamais été très loin : il est resté accroché à l'adolescence. C'est sans doute pour cela que tu l'admires et qu'il te sert de modèle. Et c'est ainsi que tu te fais pushère (pusher!), en douce, des idées creuses des pseudo-marginaux des années 1960, les gras durs de la contre-culture et de la gau-gauche caviar de la rue Bernard. Reviens-en, fillette, ou, comme dirait ton Anglo : Grow up!

    Gilles Beauchemin

  • Denis Thibault - Abonné 29 février 2008 09 h 24

    Sheap shut

    Beauchemin, non seulement votre commentaire est mesquin à l'égard de Languirand, il est surtout vachement paternaliste et condescendant.