Eva, l'attachante enchantée

Eva, l’artiste peintre, devant une de ses toiles: «J’aime l’obsession. J’aime peut-être peindre parce que c’est silencieux.»
Photo: Jacques Nadeau Eva, l’artiste peintre, devant une de ses toiles: «J’aime l’obsession. J’aime peut-être peindre parce que c’est silencieux.»

À peine assise au café Les Entretiens, Eva me fredonne Les Amants d'un jour: «Moi, j'essuie les verres au fond du café... » Je retrouve avec enchantement (c'est le mot!) cette voix venue d'outre-tombe, d'outre-mer, une voix mauvée, assez forte pour porter la douleur de la désespérance, enfumée par les nuits des boîtes à chanson parisiennes, l'accent germanique la traversant comme une balafre, un écho nostalgique, sensuelle mais sans dentelle, conservant un aplomb tout à fait slave.

C'est une voix qui novembre à merveille, un souffle qui a aimé sans compter, démesuré, la voix d'une époque, plus romantique sans doute.

Elle est datable, comme la mort de Barbara qui l'a couvée sous son aile d'aigle noir. Voilà dix ans, ce mois-ci, que la grande chanteuse a rendu son dernier souffle. Mais Eva, elle, persiste, n'oublie rien de rien, ne s'est pas habituée non plus et chante comme on apprend à mourir. Non seulement elle chante encore, elle peint aussi. Ses toiles, des acryliques abstraites et des portraits, font d'ailleurs l'objet d'une exposition depuis hier soir à la galerie Les Trois C de LaSalle.

«Peindre, c'est une extension musicale», dit celle qui a intitulé son exposition Ostinato, cette formule rythmique obstinée comme le Boléro de Ravel. «J'aime l'obsession. J'aime peut-être peindre parce que c'est silencieux. Je ne fume pas quand je peins.» Elle peint comme «ces cris qui montent au ciel, comme une cigarette qui prie». Elle chante pour les mêmes raisons, pour appliquer un peu de baume sur le coeur, sur ce monde qu'elle qualifie, à l'instar de l'humoriste Roland Magdane, d'asile psychiatrique.

«Le monde a beaucoup changé depuis les années 90. On sait trop de choses et on ne sait rien. Tout le monde a peur. Nous sommes fragiles. Peut-être que je vieillis... Il faut se dépêcher, aimer tout de suite, aimer vite et bien», pense cette fabuleuse interprète de Barbara et de Dietrich (notamment), qui avoue toujours chanter la même chanson comme les écrivains écrivent souvent le même livre. «Moi, ma chanson, c'est Dis, quand reviendras-tu?. C'est une des plus belles chansons d'amour. Tout le monde a vécu ça... » Et le revivra sans doute.


Enchaînée déchaînée

Un ami commun nous a réunies, la confiance s'est rapidement installée malgré son penchant naturel pour le mystère et ses réticences envers les médias. Au bout de deux heures, la voilà qui me demande comme un aveu: «On peut se dire "tu"? Je sens comme une amitié.» Il faut dire que nous avons chanté plusieurs couplets de Barbara: La Solitude, Attendez que ma joie revienne (un de ses tubes), Bref, Le Bel Âge.

En cet après-midi d'automne, nos voix résonnent dans le café bondé. La mienne, plus haute, se mêlant à la sienne, qu'on qualifie de «grave comme la nuit». Je dirais plutôt «comme la vie», parce que la nuit ne doit pas être si triste auprès d'Eva. Les larmes lui montent aux yeux lorsque j'entonne Je voudrais voir la mer. Elle me promet de la chanter sur son prochain disque, bientôt.

«Je n'ai jamais chanté dans un restaurant avec une journaliste! Jamais!», s'extasie la chanteuse d'origine berlinoise qui a fait carrière à Paris, dès l'âge de 18 ans, avec tous les grands de la chanson, de Reggiani à Mouloudji, de Moustaki à Anne Sylvestre. «C'est un métier qui me permettait de me lever tard», dit celle qui aurait voulu être journaliste.

Elle bondit soudain en clamant comme un homme qui vient de faire l'amour: «Maintenant, j'ai faim! Je veux un croque-monsieur!» C'est sans appel. Je lui réponds par Ta cigarette après l'amour de Charles Dumont. «Chanter avec quelqu'un, c'est exactement comme faire l'amour», dit-elle. Un amour plus platonique, peut-être.

Eva est surprenante, passionnée et tumultueuse. Elle m'a fait une colère «baltique» dès le début de notre entretien, refusant la séance de photos avec Jacques Nadeau. J'ai dû l'amadouer, lui faire des promesses de mec, la materner avec le ton rassurant d'une serveuse des Rôtisseries Saint-Hubert, lui chanter: «Il est fait de tant de croix, le temps qui passe. Il est fait de tant de croix, le temps passé.» J'ai vu les voiles se lever dans la mer en furie de son regard.

Eva sait aimer, mais elle sait aussi détester avec fougue, comme tous les êtres écorchés. «Tout me révolte, ça garde jeune! Je suis "attachiante"!», tranche-t-elle comme on signe un arrêt d'aimer. C'est à prendre ou à chier. Personnellement, j'en prendrais trois caisses, avec de la peau de tambour, pour que ça résonne bien.



Surmonter l'échec en chantant

«Tous les gens sur scène sont légèrement déséquilibrés», constate Eva, qui a fréquenté le «milieu». «Barbara disait: "Je suis arrivée, mais ne me demandez pas dans quel état!"»

Eva n'a pas connu son père d'origine russe et porte cette blessure de guerre en elle. «C'est pour ça que je chante. Pour surmonter l'échec de l'enfance. Le père, c'est l'ouverture au monde, la mère, celui des émotions. Je porte ce manque. Je ne pardonne pas l'irresponsabilité aux hommes.»

Elle ne pardonne pas non plus à l'histoire le génocide du peuple juif, dont elle se sent coupable. «Beaucoup de Juifs m'ont aidée dans ma vie. Barbara m'a même défendue lorsque j'ai été bannie à la radio, sur France Inter. C'est elle qui a fait lever l'interdiction. D'ailleurs, on nous a prêté une liaison à elle et moi. Mais c'est faux. Elle s'est occupée de moi, a été ma directrice artistique, m'a acheté ma première robe de scène. Mais je n'aurais jamais pu en tomber amoureuse. Elle me faisait trop peur. Ça reste la plus grande, la première femme qui écrivait des chansons avec une intimité amoureuse. J'adore ses chansons mais je ne les écoute pas, ça me fait trop mal. Si j'ai un peu de talent, c'est que je l'ai observée. Ça m'a rendue plus profonde.»

Eva dit être très sensible aux timbres de voix, elle qui a fait vibrer tant d'amoureux avec la sienne. Et elle entend surtout l'intelligence dans cet instrument qui porte le texte. Bien qu'elle préfère enregistrer plutôt que monter sur scène, elle chantera de nouveau ce mois-ci son spectacle Eva à Marlene, en allemand et en français. Pour l'amour, tout simplement.

«Le plus important, ce n'est pas chanter ou peindre. C'est discuter, s'énerver, faire la fête, être en amour, admirer l'autre, son courage, cultiver l'humour, la générosité, faire confiance. Je ne veux pas "paraître". J'ai vraiment passé l'âge. Qu'est-ce qui reste à part l'amour?, soupire-t-elle. Les bravos et le succès ne tiennent pas longtemps chaud... »

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«Nous sommes des passants à travers des vies, belles, terribles.» - Barbara

«La chanson est une conversation. Une conversation avec le public, une conversation avec ses silences, ses respirations, ses souvenirs, ses bouts de rien qui font la vie qu'on partage des années ensemble.» - Barbara

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Acheté: à mon amie Mimi le disque Eva à Marlene après avoir vu son spectacle à la Place des Arts l'année dernière. On pourra revoir Eva le 8 novembre au Centre Henri-Lemieux de LaSalle (billetterie: 514 367-5000) et le 27 novembre au théâtre Outremont (billetterie: 514 495-9944). Quant à son exposition Ostinato, 37 de ses toiles sont accrochées à la galerie Les Trois C (Centre Henri-Lemieux de LaSalle) jusqu'au 18 novembre prochain. Pour l'agenda et des extraits sonores: www.evamusique.com.

Écouté: en boucle le disque Back to Black d'Amy Winehouse, reine de la soul anglaise, que mon Anglo a oublié chez moi il y a un mois. J'ai fait danser Jacques Languirand là-dessus, croyez-le ou non. La chanteuse de 24 ans a une voix très particulière et s'est fait connaître par ses abus en tout genre. À écouter: sa chanson Rehab sur YouTube. Une voix pleine de souffrance et d'intelligence.

Offert: le disque du groupe Alcaz' à Eva. Je lui ai fait écouter La vie va dans mon auto, un vrai tube: «Ils s'aiment, ça s'entend dans leur voix, ils me donnent la chair de poule», a dit Eva en tirant sur sa cigarette, dont elle n'avale jamais la fumée pour préserver sa voix.

Alcaz', c'est le coup de coeur de mon été dans le créneau chanson française. Je les ai rencontrés en Gaspésie et j'en suis tombée raide amoureuse, folle dingue. Jean-Yves Lievaux et Vyvian Cayol vivent et s'aiment à Marseille. Je vous conseille leur disque Live in Saarbrück, capté lors d'un concert en Allemagne. On se le procure uniquement sur leur site www.alcaz.net. J'en ai fait venir plusieurs exemplaires que j'ai offerts à ceux que j'aime. Vous ne le regretterez pas. En attendant qu'ils repassent au Québec dans le cadre des FrancoFolies (hint, hint!)...

Reçu: le livre Barbara de David Lelait-Helo (Payot). À l'occasion du dixième anniversaire de sa mort, le 25 novembre prochain, les bios pleuvent. Celle-ci a l'avantage d'être bien écrite. «La semeuse de refrains est une amoureuse. Exaltée et volage, amante passionnée et victime consentante. Elle n'imagine pas que l'amour puisse être tiède, qu'il lui soit autorisé de s'éroder lorsqu'il se frotte aux habitudes et au temps.» Le texte est entrelacé de ses textes à elle. J'ai hâte de m'y plonger.

Inséré: le disque Étoile, cacahuète et ritournelles d'Isabelle Lemme et Éveline Gélinas dans le lecteur CD de mon auto. Mon B me les réclame constamment. On y redécouvre les classiques de la tradition orale québécoise et française qui berçaient notre enfance: Aani Cououni, Il était un petit homme, Isabeau s'y promène. Et le livret qui accompagne les chansons comprend les paroles. Vraiment charmant. www.ritournelles.com.

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La folle du logis

Je l'ai feuilleté en retenant un peu mon souffle et avec une émotion d'amie voyeuse. J'ai quelquefois «pénétré» (car c'est un acte d'intimité) des loges de comédiennes, intimidée et curieuse, sachant que j'y respirerais des relents de sueur froide, que j'y apercevrais leurs gris-gris rassurants, que j'aurais d'elles un autre reflet, l'envers du miroir et d'un personnage.

Et c'est la photographe Martine Doucet qui nous ouvre la porte de ce lieu clos dans son ouvrage é loges (Éditions du Passage). J'ai conservé de Martine mes plus belles (et probablement mes seules) photos de grossesse, prises pour les besoins de sa défunte émission, Portraits de famille.

Cet album en noir et blanc est le seul objet qui me réconcilie avec l'état de cétacé. Martine Doucet sait capter, attraper au vol le flottement d'un regard, une pensée, un rêve, un désespoir. Elle sait lire l'intérieur. Et elle sait l'écrire aussi. Les textes qui accompagnent ses photographies sont toujours frappés par la justesse.

Dans ce bouquin intimiste, on retrouve chaque comédienne (il y en a 85) au seuil d'un passage, juste avant de se jeter aux lions.

On y sent l'intériorité qui précède l'acte de foi et la délivrance. C'est un ouvrage qui parle de spiritualité sans en parler, qui traite aussi d'abandon et nous montre des femmes qui risquent tout. Je les préfère en noir et blanc, mais la couleur ne les trahit pas.

Catherine Trudeau conserve une distance en rappelant qu'elle ne fera pas ce métier toute sa vie. Bien qu'elle soit heureuse de l'exercer, elle ne voit pas la dimension sociale et ne pense pas que son travail puisse changer le monde. Sage lucidité pour qui sait ce qu'il advient des comédiennes de plus de 40 ans au Québec.

Pour en revenir aux loges, certaines d'entre elles y font la sieste, d'autres y ont allaité leurs enfants. Toutes ont leurs rituels; Sylvie Drapeau a sa médaille de Néfertiti, Fanny Mallette inscrit le nom de Robert Gravel en gros pour se rappeler le plaisir à cultiver, Anne Dorval y conserve des citrons pour la salive, Andrée Lachapelle récite la liste de «ses» morts, une cinquantaine, hommage obligé avant chaque représentation.

C'est justement à sa fille, Nathalie, comédienne elle aussi, que j'ai offert le livre pour son anniversaire. Parce que la sororité prime dans ces pages et qu'il y a là un vrai bel hommage au secret le mieux gardé du métier: sa folie.

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www.chatelaine.com/joblo

cherejoblo@ledevoir.com
2 commentaires
  • Brian Carey - Abonné 2 novembre 2007 09 h 34

    Eva, sous le charme à jamais

    Vers 1966, un jeune prof de français (laïc il va sans dire) au très catholique Séminaire de Gaspé, avait osé faire entendre en classe à ces jeunes ados testotéronisés que nous étions, certaines chansons du disque "comme les blés" d'Éva, déjà précédé de la rumeur de sa mise à l'INDEX. Nous en tombions de nos chaises, envoûtés. Le prof fût rapidement remis à sa place par les autorités cléricales en place, mais le grand "bien" était fait : Eva, sous le charme à jamais.

  • Jean Lemire - Inscrit 2 novembre 2007 22 h 10

    c'est beau...

    C'est une voix qui novembre à merveille... c'est beau...