Tibet: lorsque la diplomatie s'en lave les mains

Dans le cadre de la visite du dalaï-lama au Canada, nous avons pu entendre, le lundi 29 octobre dernier, à l'émission Desautels à la radio de Radio-Canada, une entrevue avec Fred Bild, un ancien ambassadeur du Canada en Chine. Au cours de cette entrevue, M. Bild est allé jusqu'à remettre en question la légitimité des revendications tibétaines en affirmant ne pas savoir sur quels principes celles-ci pourraient bien se fonder.

On aurait pu s'attendre à ce qu'un ex-diplomate de haut rang comme lui sache que le droit des peuples à l'autodétermination est inaliénable dans un contexte de colonisation ou d'oppression. Or les organismes de défense des droits de la personne ont amplement documenté les exactions que subit le peuple tibétain (persécution religieuse, destruction systématique du patrimoine culturel et religieux, arrestation de moines et de leaders, emprisonnement de religieuses, etc.) depuis l'invasion armée du Tibet par la Chine, il y a plus d'un demi-siècle.

L'économie du territoire est prise dans un étau, les Tibétains sont dépouillés de leurs richesses, dépossédés de leurs terres et fuient par milliers leur pays, au péril de leur vie, pour mener une vie plus décente. Après la répression dans le sang des soulèvements populaires de 1959, le dalaï-lama a été forcé de s'enfuir en Inde, où il réside depuis lors avec le gouvernement tibétain en exil.

Aux yeux de Fred Bild, le Tibet est «une cause perdue» pour un ensemble de raisons, mais la principale relèverait du fait que Pékin ne pourrait pas concéder un statut autre que le statut actuel (de dépendance) pour le Tibet. C'est la loi du plus fort qui règne, et on peut déduire des propos de l'ancien ambassadeur canadien que c'est la loi du plus fort qui doit continuer à régner. Il écorche au passage l'entourage et la famille du dalaï-lama sans préciser la nature des problèmes évoqués, mais le procédé est efficace puisque l'auditeur garde l'impression que le dalaï-lama subit des influences néfastes.

Revendications des Tibétains

Fred Bild tourne en ridicule le soutien moral qu'accorde le gouvernement Harper à la cause tibétaine en recevant avec les honneurs le chef spirituel des Tibétains. Il accuse même le premier ministre Harper de poursuivre d'abord et avant tout des intérêts électoralistes alors qu'il devrait plutôt, selon lui, veiller aux intérêts économiques des Canadiens qui voient dans la Chine un marché de plus d'un milliard de consommateurs. C'est une vision plutôt réductrice du rôle international du Canada, faisant ainsi abstraction de toute considération humanitaire à l'égard d'un peuple opprimé.

Pourtant, les revendications des Tibétains sont loin d'être déraisonnables: 1- faire du Tibet un zone de paix; 2- stopper les transferts de population chinoise (Hans) vers le Tibet; 3- faire en sorte que soient respectés les droits de la personne et les libertés démocratiques du peuple tibétain; 4- protéger l'environnement naturel du Tibet, cesser d'utiliser le territoire tibétain comme une zone de production d'armes nucléaires et cesser d'y enfouir des déchets nucléaires; 5- reprendre immédiatement les négociations entre les peuples tibétain et chinois en vue de trouver une solution acceptable quant au futur statut du Tibet.

On ne peut pas parler d'une prise de position radicale ou antidémocratique de la part des chefs de file tibétains mais bien d'une position ouverte et respectueuse des droits de la personne et sensible au maintien de la paix.

À titre d'ambassadeur du Canada à Pékin, Fred Bild était responsable de l'organisation de la mission Team Canada menée par Jean Chrétien en novembre 1994. Il s'est grandement préoccupé des intérêts économiques du Canada en Asie, mais il semble avoir négligé la défense des droits de la personne. Il aurait d'ailleurs été utile de mentionner dans l'entrevue qu'il accordait au journaliste Michel Pepin que Fred Bild a été associé principal au sein de la firme Agora International, une société de consultants en affaires étrangères et en commerce international. Cela aurait permis aux auditeurs de mieux comprendre la logique de son raisonnement.

Enfin, Fred Bild aurait soutenu, selon le compte rendu qu'en fait Michel Pepin, que «le dalaï-lama attisait un nationalisme primaire plutôt que le réalisme chez les Tibétains». Ces propos, s'ils ont été tenus, cherchaient de toute évidence à discréditer la démarche pacifiste du dalaï-lama, qui ne s'est jamais démentie malgré les nombreux abus dont le peuple tibétain a été victime. Peut-être qu'en s'attaquant à la cause des Tibétains, M. l'ex-ambassadeur tentait d'atteindre une autre cible, celle des revendications de la nation québécoise?