Irak - Le Prix Nobel de la paix rejette la guerre préventive

Jimmy Carter a reçu son prix Nobel de la paix hier à Oslo.
Photo: Agence Reuters Jimmy Carter a reçu son prix Nobel de la paix hier à Oslo.

Oslo - L'ancien président américain Jimmy Carter, qui a reçu le prix Nobel de la paix 2002 hier à Oslo, a mis en garde contre les «conséquences catastrophiques» d'une guerre préventive, dans une référence à peine voilée aux velléités américaines d'intervention militaire en Irak.

«Nous devons nous rappeler aujourd'hui qu'il y a au moins huit puissances nucléaires sur Terre et que trois d'entre elles menacent leurs voisins dans des régions où les tensions internationales sont grandes», a déclaré M. Carter dans son discours de remerciements.

«Dans le cas des pays puissants, adhérer au principe de guerre préventive pourrait bien créer un précédent qui peut avoir des conséquences catastrophiques», a-t-il ajouté, sans mentionner nommément les tensions américano-irakiennes.

L'ancien président démocrate, âgé de 78 ans, a aussi estimé que «la guerre peut parfois être un mal nécessaire, mais peu importe la nécessité, elle reste un mal et non un bien».

Lors de la remise du prix dans l'hôtel de ville d'Oslo, en présence du roi Harald et de la reine Sonja de Norvège, il a réaffirmé son attachement au multilatéralisme.

«Il est clair que les défis mondiaux doivent être traités en mettant l'accent sur la paix, sur l'harmonie avec les autres, avec des alliances fortes et un consensus international», a déclaré le tout nouveau lauréat, dont la cravate portait pour l'occasion les couleurs norvégiennes.

Le président du comité Nobel norvégien, Gunnar Berge, avait provoqué des remous lors de l'attribution du prix, le 11 octobre. Il avait déclaré que M. Carter avait non seulement été distingué pour ses «efforts infatigables» en faveur d'une résolution pacifique des conflits mais que cette récompense était aussi une «critique» de la politique irakienne du président George W. Bush, qui semblait à ce stade vouloir faire cavalier seul.

Lundi, Jimmy Carter s'est dit «en plein accord» avec la décision de M. Bush de passer par le Conseil de sécurité de l'ONU.

Mais il a rappelé dès le lendemain son opposition à toute guerre préventive. «Si les Nations unies sont le meilleur forum pour le maintien de la paix, alors les décisions pesées avec soin par le Conseil de sécurité doivent être appliquées», a-t-il déclaré.

Il a appelé l'Irak, qui a remis dimanche à l'ONU un rapport de quelque 12 000 pages sur l'état de son arsenal, à «respecter totalement la décision unanime du Conseil de sécurité (la résolution 1441) qui exige la destruction de toutes ses armes de destruction massive et permet l'accès sans entrave des inspecteurs» aux sites suspects.

Puis, sur la chaîne de télévision américaine CNN, Jimmy Carter a répété qu'il ne considérait pas Bagdad comme une «menace directe» pour les États-Unis et qu'à sa connaissance, les attentats du 11 septembre «n'étaient liés d'aucune sorte à l'Irak»

Il s'est en outre prononcé contre tout régime de sanctions économiques, quel que soit le pays visé, évoquant «l'injustice» de telles sanctions, puisqu'en cherchant «à punir les dirigeants autoritaires», «trop souvent elles pénalisent ceux qui souffrent déjà de ces excès de pouvoir» — une allusion à l'Irak et Cuba.

Parmi les objectifs essentiels de l'ONU, M. Carter a cité le bannissement de la peine de mort, «au moins pour les enfants», l'établissement d'une Cour pénale internationale, l'élimination des armes de destruction massive, le comblement du fossé croissant entre riches et pauvres ou encore les actions contre le réchauffement de la planète.

Concernant le Moyen-Orient, il a souligné que la résolution 242 appelant au retrait d'Israël des territoires occupés devait elle aussi être respectée. «Il n'existe aucun autre mandat dont l'application pourrait améliorer plus profondément les relations internationales», a-t-il assuré.

Le prix Nobel de la paix consiste en un diplôme, une médaille en or et un chèque de 10 millions de couronnes suédoises (1,1 million d'euros).

L'ancien président américain, qui consacre inlassablement sa retraite politique à éteindre les foyers d'incendie dans le monde et à défendre la cause de la paix, a fait savoir que cet argent servirait à financer les initiatives de paix du Centre Carter d'Atlanta (Géorgie).

L'artisan des accords de Camp David a noté que la planète était devenue à bien des égards plus dangereuse au XXIe siècle, le terrorisme et les guerres civiles ayant remplacé la Guerre froide du XXe siècle.

«Il faut se confronter à ces défis planétaires en insistant sur la paix, sur l'harmonie avec les autres, avec des alliances fortes et un consensus international», a-t-il déclaré. «Aussi imparfaite qu'elle puisse être, l'Organisation des Nations unies est le meilleur moyen d'y parvenir, ça ne fait pas de doute.»

«La guerre peut parfois être un mal nécessaire. Mais quel que soit son degré de nécessité, elle est toujours un mal, jamais un bienfait. Nous n'apprendrons pas à vivre ensemble en paix en tuant mutuellement nos enfants.»

Jimmy Carter, président de 1977 à 1981, s'est vu décerner le prix Nobel de la paix 2002 pour son action des vingt dernières années en faveur de la paix, de la démocratie et des droits de l'homme, dans de nombreux pays, de la Corée du Nord à Haïti. Les Nations unies et leur secrétaire général Kofi Annan avaient partagé le Nobel 2001.

Le Prix Nobel de la paix 2002 a constaté que les États-Unis étaient devenus la seule superpuissance depuis la disparition de l'Union soviétique, et il a estimé que leur statut ne changerait probablement pas à moyen terme.

Mais il a souligné que le plus grand défi était pour le monde de réduire le fossé entre populations riches et pauvres, selon lui à la racine de la plupart des maux de la planète, de la famine à l'illettrisme en passant par la dégradation de l'environnement, les guerres civiles ou l'extension du sida.

Les pays riches, a-t-il estimé, font preuve d'une terrible absence de compréhension ou d'inquiétude concernant les pauvres. «Nous pouvons choisir d'alléger les souffrances. Nous pouvons choisir d'oeuvrer ensemble pour la paix. Nous pouvons réaliser ces changements, et nous le devons», a-t-il conclu.

Dans son éloge, le président du comité Nobel, Gunnar Berge, a notamment déclaré à propos de l'ancien planteur de cacahuètes de Géorgie: «L'Histoire ne retiendra peut-être pas Jimmy Carter comme le président le plus efficace [des États-Unis]. Mais il est assurément le meilleur ancien président que ce pays n'ait jamais eu».

Par ailleurs, une quarantaine d'exilés iraniens ont manifesté contre Jimmy Carter à un jet de pierres de l'hôtel de ville d'Oslo où se tenait la cérémonie en affirmant que sa politique avait ouvert la voie à la révolution islamique de 1979 et à la montée de l'intégrisme chiite. «Honte à toi, Carter, qu'as-tu fait à l'Iran ? Souviens-toi de 1979. Honte au comité Nobel !», ont-ils scandé.