«On se retrouve exactement comme dans le dossier de la morue», dit un spécialiste

Le ministre des Ressources naturelles, François Gendron, doit identifier d'urgence les raisons qui minent la fiabilité du modèle de «calcul de la possibilité forestière» (CPF) et amorcer immédiatement, par une «intervention personnelle» dans la gestion de son ministère, une réforme du modèle prévisionnel dont dépend l'avenir économique de la plupart des régions forestières du Québec.

C'est ce qu'a réclamé hier Louis Bélanger, responsable de la commission de foresterie de l'Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN) et professeur d'aménagement forestier à l'Université Laval.

Selon le professeur Bélanger, non seulement la situation révélée par la vérificatrice générale est «dramatique» pour l'avenir de la forêt québécoise et des régions, mais les doutes majeurs qu'elle soulève sur la fiabilité du système prévisionnel de l'état de la forêt rejoignent et confirment les critiques qui fusent de toutes parts depuis des années, notamment de la défunte Coalition sur les forêts vierges nordiques, du film L'Erreur boréale du tandem Desjardins-Monderie et des négociateurs américains dans le dossier du bois d'oeuvre, qui ont reproché au Québec de littéralement donner sa forêt à ses exploitants forestiers.

On se rappellera que le rapport de la vérificatrice générale établissait, jeudi, que le ministère des Ressources naturelles n'a pas les outils scientifiques fiables pour contrôler ce qui apparaît comme un retour à la surexploitation de la ressource, de sorte que les forêts de relève pourraient bien ne pas être au rendez-vous des besoins nombreux et multiformes des prochaines générations, qui reposent sur la permanence des écosystèmes.

«On se retrouve exactement comme dans le dossier de la morue, expliquait le professeur Bélanger. Le Québec est d'ailleurs à la veille de se réveiller avec un problème comparable de pénurie, et d'autant plus comparable que le ministère des Ressources naturelles [MRN] nie le problème, comme dans le cas de la morue. Dans ce dernier dossier, les scientifiques avaient prévu la baisse des stocks, mais les politiciens et les gestionnaires — appuyés par les exploitants qui ne voulaient perdre ni les profits ni les emplois — ont nié jusqu'à la limite le danger. Encore l'an dernier, les chercheurs ont dit qu'il fallait fermer totalement la pêche. Mais, contre toute logique, les gestionnaires et les exploitants sont encore en train de se demander si on va arrêter tout ça.»

«Le MRN a pour sa part perdu toute crédibilité dans ce dossier et on ne peut pas lancer une réforme avec ces gens-là, qui nient l'évidence. C'est pourquoi il faut que Québec accède à la demande générale d'une commission d'enquête publique sur la gestion des forêts pendant qu'on repart le système sur de nouvelles bases. La commission pourrait délimiter l'ampleur du problème et préparer une proposition en vue de rectifier le tir avant qu'il ne soit trop tard.»

Pour sa part, le professeur d'écologie forestière à l'UQAM, Christian Messier, qui est aussi directeur du Groupe de recherche en écologie forestière interuniversitaire (GREFI), affirme dans une analyse au Devoir (qui sera publiée lundi en page documentaire) que la stratégie gouvernementale de «maximisation de la récolte» provinciale est déconnectée des besoins réels parce qu'elle ne tient pas compte de la marge de sécurité qu'exige une approche préventive, qu'elle n'intègre pas la nécessité de protéger les vieilles forêts et la diversité biologique, la qualité du paysage forestier et les autres attributs de la forêt qui en assurent l'exploitation polyvalente et l'intégrité écologique.