Entre la honte et la révolte

Koctca est l’illustration même du fossé qui sépare les anciens des modernes à Wemotaci. Les plus vieux s’appellent David, Nicole ou Jacques, des prénoms chrétiens. Mais le jeune fils du chef Marcel Boivin et de Mary Coon (à l’arrière-plan)
Photo: Koctca est l’illustration même du fossé qui sépare les anciens des modernes à Wemotaci. Les plus vieux s’appellent David, Nicole ou Jacques, des prénoms chrétiens. Mais le jeune fils du chef Marcel Boivin et de Mary Coon (à l’arrière-plan)

Les Attikameks de Wemotaci, à 120 kilomètres au nord-ouest de La Tuque, se relèvent d'un nouveau drame. Un père oblat, Raynald Couture, aurait agressé neuf enfants de 1982 à 1997 avant que la communauté ne lui montre enfin la porte. Quatre de ses présumées victimes se sont suicidées. Sa mise en accusation, cet automne, n'a pas effacé l'amertume de la communauté. Le Devoir s'est rendu sur place cet automne.

Wemotaci — L'église de la réserve, une bâtisse de tôle ondulée brunâtre qui se confondrait avec un garage municipal si ce n'était de son modeste clocher, est fermée à clef. Le nouveau curé ne vient qu'à l'occasion en ces terres hostiles, à deux heures de route de La Tuque. Jadis considérés comme les envoyés de Dieu, les prêtres sont aujourd'hui perçus comme des abuseurs de conscience par une partie de la communauté.

Une partie, mais pas toute. La religion divise les 1400 Attikameks de Wemotaci, coincés sur les berges de la rivière Saint-Maurice entre le souvenir du joug catholique et un rêve de prospérité. Les aînés s'accrochent à la bonne parole, mais pas leurs enfants. Tout comme le chef Marcel Boivin, ces derniers ont atteint la cinquantaine, et les bondieuseries ne les aveuglent plus. «Il y a une grande méfiance à l'endroit de la religion», dit-il.

Les oeuvres du père Couture ne sont pas étrangères à «l'auto-excommunication» — c'est l'expression du chef Boivin — pratiquée par une minorité influente d'Attikameks. Âgé de 69 ans, le père oblat à la retraite fait face à neuf accusations d'agressions sexuelles, d'attentats à la pudeur et d'attouchements sexuels sur des garçons d'âge mineur au moment des faits. Arrêté en juin puis relâché, son enquête préliminaire aura lieu le 18 février prochain au Palais de justice de La Tuque.

Neuf victimes présumées et quatre suicides que les Attikameks attribuent directement aux actes du père Couture. Jeanne (nom fictif) ne se remettra jamais de la mort de ses deux frères, qui se sont enlevé la vie à neuf ans d'intervalle, en 1992 et en 2001. Le premier a ravalé son mal à l'âme jusqu'à sa mort, dans la jeune vingtaine. «Il n'en a jamais parlé, mais on pouvait sentir qu'il souffrait. Il n'était pas capable de rester en place. Il avait l'air de fuir de quelque chose», se souvient-elle. Le deuxième s'est confié à quelques personnes, mais il n'a jamais pu se raccrocher à la vie. «La religion, c'était tellement fort, à l'époque. On ne pouvait rien dire sur les curés, les parents ne voulaient pas le croire», affirme Jeanne.

Les ravages imputés au père Couture ont précipité le déclin de la ferveur religieuse sur la réserve de Wemotaci. M. Couture a même justifié son départ, en 1997, par cette perte de foi chrétienne. Plus personne ne vient à la messe, il n'y a plus rien à faire ici, avait-il lancé dans son dernier sermon.

Des membres importants de la communauté avaient commencé à confronter, à talonner le père Couture vers le milieu des années 80. Tous les petits privilèges qu'il accordait aux enfants — il les laissait conduire son quatre-roues et son camion — ont fini par semer le doute. Mais entre les premiers soupçons et le départ du prêtre, 12 ans se sont écoulés.

Douze ans de frustrations pour Mary Coon, coordonnatrice des programmes de santé. Dotée d'une sagesse rudement acquise, elle avait établi un lien entre la surconsommation de drogues et d'alcool chez les adolescents et l'attitude de franche camaraderie du père Couture au cours de leur enfance. «Nous avons rejoint la plupart des jeunes dans des colloques sur la violence ou les agressions sexuelles. Et les jeunes abusés se parlaient déjà entre eux», dit-elle. Le mur du silence a commencé à se lézarder lorsqu'ils ont atteint l'âge de la maturité.

Neuf victimes connues, mais peut-être une vingtaine au total. Mme Coon voit dans les gestes désespérés de certains jeunes, rattrapés in extremis la corde autour du cou, l'expression d'un «mal à l'âme» qui les dévore en silence encore aujourd'hui. Les 200 maisons de la réserve ne gardent aucun secret. La honte des présumées victimes, la crainte du jugement des pairs et l'inébranlable foi des aînés contribuent à leur refoulement.

Raynald Couture bénéficiait de l'appui inconditionnel des anciens de la communauté. L'ouvrier de Dieu s'était fondu dans la réserve de Wemotaci en bâtissant des maisons et en partageant les préoccupations quotidiennes des habitants. Cinq ans après son exode forcé, des aînés conservaient toujours sa photo accrochée au mur de la maison. Il a fallu que le nom du père Couture se retrouve dans les journaux, au moment de sa mise en accusation, pour qu'ils la déchirent enfin.

Une bombe à retardement

Malheureusement, le suicide est un phénomène répandu à Wemotaci. Seulement cette année, quatre vies ont été fauchées sur la réserve. Trois jeunes hommes de 20, 21 et 28 ans, et une adolescente de 18 ans. Onze personnes se sont suicidées de 1992 à 2001. Le plus vieux était âgé de 33 ans. La plus jeune avait 12 ans. Le taux de suicide de la nation attikamek, répartie sur les réserves de Wemotaci, Manawan et Opitciwan, est de trois à cinq fois plus élevé qu'ailleurs au Québec et au Canada, selon les conclusions du coroner Jean-Pierre Blais.

À Wemotaci, chaque fois qu'un homme se suicide, il plonge la communauté dans l'angoisse. «Tu te dis: c'était peut-être à cause des abus», résume Jeanne. Et dans ce village tricoté serré de 1400 âmes, il suffit d'un seul suicide pour déclencher une réaction en chaîne. L'été 2001 a été marqué par trois suicides, en juin, juillet et août. «Quand il y en a deux consécutifs, on se demande c'est qui, le prochain. Ça provoque un vide intérieur», explique David Boivin. La communauté a même dû se doter d'un programme de «postvention» (intervention après les faits) afin d'endiguer cet effet domino et d'un programme de prévention des agressions en milieu scolaire. L'inceste fait sa part de ravages.

À l'âge de quatre ans, David Boivin a perdu son père dans un incendie. Une mort bête: le village ne disposait pas d'un camion-citerne à l'époque. Il a passé son enfance à «chercher un père»; à la place, il a trouvé un pédophile. Vers l'âge de dix ans, il a subi des agressions sexuelles aux mains d'un membre de sa propre nation.

«J'ai refoulé... refoulé. C'était comme oublié. On a trop mal et on a honte. Quand tu es victime d'un abus sexuel, tu te sens sale», dit-il. David s'est «lavé» dans l'alcool, les vapeurs d'essence et autres drogues dès l'âge de 13 ans... jusqu'au jour où il a dénoncé son agresseur. Un verdict de culpabilité a même été rendu contre le prédateur, mais David refuse d'entrer dans les détails.

Ce geste a fait boule de neige. David compte dans son cercle d'amis proches l'une des présumées victimes de M. Couture. Inspiré par David, A. C. a trouvé le courage de dénoncer le père oblat à la police de Wemotaci. «Il [A. C.] était à la dérive. Il a même essayé plusieurs fois de se suicider, affirme le chef Marcel Boivin. Mais il en parlait ouvertement à des gens, il disait que ça lui faisait du bien.»

Les jeunes ont crevé l'abcès mais ne l'ont pas éliminé. «C'est comme une bombe à retardement dans chaque personne. La communauté commence à prendre conscience de notre mal, on commence à en parler. Mais on a encore du chemin à faire», estime David Boivin.

La religion? Pas pour David et les moins de 21 ans, qui représentent la moitié de la population de Wemotaci. L'église sert encore lors des funérailles des anciens mais rarement pour les baptêmes. Comme David, la plupart des adultes ont hérité de noms chrétiens — Gilles, Louise, Nicole. Mais ils donnent à leurs enfants des prénoms attikameks, symbole puissant d'un retour aux sources. Le petit dernier de David et sa copine, Melissa, se nomme Cikon («printemps»). Les anciens leur demandent souvent: à quand le baptême? Ils ne répondent pas et poursuivent leur route.