Les cimes de la liberté intérieure

Photo: Agence Reuters

Ma p'tite chatte aux pattes mouillées, tu viens d'avoir 25 ans, de plaquer toute ta vie d'avant, de déménager, d'abandonner une peau de serpent derrière toi. C'est la mue d'automne, le cap de l'âge adulte, celui où l'on se décide habituellement à être sérieux, à endosser un rôle, à plaire aux autres, à se plier aux conventions, à se soumettre aux peurs qui nous paralysent et aux angoisses qui tétanisent.

C'est aussi l'âge où l'on peut choisir la liberté comme compagne de route. Je ne te parle pas de ce concept à la mode qui requiert une carte de crédit, des Air Miles, un sac à dos et une année sabbatique dans un monastère thaïlandais. Je te cause d'un espace intérieur que peu de gens visitent, un espace en rupture avec la «normalité» et qui n'appartient qu'à toi.

Ton être, ton individualité, ton unicité; à telle enseigne loge ta véritable liberté. Et tu es pleine de ça aussi. Ta marraine me demandait la semaine dernière comment je faisais pour être si «libre». Elle qui vit pourtant avec Jacques Languirand depuis plus de neuf ans m'a dit ceci: «Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi définie dans les extrêmes que toi.» Ce n'était pas un compliment, plutôt un étonnement, venant d'une femme plus modérée, qui apprécie l'intelligence de la folie ordinaire.

Pour la liberté, la réponse est complexe et simple: j'ai passé ma vie à m'affranchir. D'abord des parents, de la famille, les premiers censeurs de nos vies. Ensuite des profs, puis des boss, qui ne sont que des humains avec des responsabilités surhumaines. Mais tout du long, je me suis surtout libérée des autres, de leur regard, de leurs attentes. Et c'est un travail de longue haleine, qui exige de la vigilance et de l'entêtement. On ne peut pas chercher à plaire et rester libre.

Même certaines amitiés ou certaines amours deviennent encombrantes lorsqu'elles te limitent à ce que tu étais. Je ne conjugue pas au passé puisqu'il est imparfait. Je préfère rebondir au présent, vers l'avenir. Et tenter, tenter. Parfois l'homme, parfois le diable, parfois le destin, mais je me reposerai lorsque je serai morte. Je vis dans cette urgence, celle d'une ressuscitée. Je sais qu'elle te fascine et t'attire. Tu cherches un peu le mode d'emploi. Et c'est dans la quête que se trouve ta liberté à toi. Surtout pas dans mon mode d'emploi.

Être vivant, c'est de l'ouvrage

Je suis tombée sur un livre qu'un jeune ami m'a prêté et qui a confirmé tous mes choix de vie, cet été. Les bouquins de self-help me font généralement autant d'effet qu'une poche de thé vert dans de l'eau tiède. «Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage», disait Henri Michaux, un de mes poètes surréalistes préférés.

Comme un poème, j'ai laissé infuser; j'ai lu l'ouvrage trois fois depuis la fin d'août et te le prêterai puisqu'on ne le trouve plus qu'à la bibliothèque. La Liberté intérieure, un auto-enseignement, de la psychologue québécoise Suzanne Harvey (Éditions du Roseau, 1992). J'essaie de convaincre l'éditeur de le republier. Même après 15 ans, cet ouvrage s'inscrit tout à fait dans la quête actuelle d'authenticité et de vérité dont traitait mon collègue Fabien Deglise dans ce journal il y a deux semaines. Tout est là.

J'aurais pu m'économiser dix ans de thérapie avec ce livre-là sur ma table de chevet. Tout ce que j'ai tenté maladroitement, inconsciemment et ouvertement de faire, de dire, de dépasser, se trouve dans ces pages. Pour cette psy qui semble avoir fait tomber bien des barrières pour accéder à son individualité, «seuls les êtres exceptionnels témoignent du potentiel humain. Ce sont eux, les vrais représentants de la race humaine. Dès qu'un être dépasse la normalité, il est un surdoué, sinon un génie. D'ailleurs, l'histoire de l'humanité est surtout l'histoire des êtres exceptionnels plus que celle de l'humanité elle-même».

En inhibant notre individualité, nous sombrons dans la névrose, médicamentée ou non. «Le névrosé éprouve de la difficulté à aimer, à ressentir, à penser, à communiquer et à créer. Il n'est pas conscient ou si peu», écrit-elle. Elle oppose le faire et l'être. «En "faisant", nous résistons à la Vie, tandis qu'en "étant", nous n'y résistons pas.» Elle va même plus loin: «En faisant de notre vie quelque chose de futile, il nous sera moins pénible de la perdre. Nous apprenons à mourir bien plus que nous n'apprenons à vivre.»

Suivre son coeur, sa voie, ses émotions, ses intuitions profondes, choisir le moment présent, larguer les habitudes et les souffrances auxquelles nous nous accrochons, voilà autant de messages à méditer. «Nous redoutons ce qui va bien dans notre vie parce qu'au fond, notre véritable sens du réel s'appuie principalement sur nos souffrances», écrit Suzanne Harvey, qui pense tout bonnement que nous sommes plus grands que nos problèmes, vieille sagesse populaire. Nous offrons à ces parasites douloureux une prise continuelle dans notre présent.

Apprendre le détachement est le job d'une vie. Avec nous-mêmes, avec les autres, nos enfants, nos amours, nos échecs, même nos valeurs, qui ne sont bien souvent que des preuves d'amour fournies à notre entourage, à la société. Pour être aimés davantage. Pour ce que nous ne sommes pas, en plus! Un marché de dupes.

Le syndrome Cotonnelle

En nous offrant le luxe d'être nous-mêmes, libres, ouverts comme le grand livre de Fanfreluche, nous donnons à tous la possibilité de l'être aussi. Chacune de nos libérations personnelles est un allégement pour l'ensemble des êtres qui nous entourent.

Grâce à mon métier et mes prédispositions naturelles pour la marginalité, j'ai rencontré quantité d'êtres libres dans ma vie, tu le sais. Ils m'ont tous permis de me libérer encore davantage. De mes peurs, surtout. Et j'y veille chaque jour. Plus j'ai peur, plus j'y vais. Parce que je sais pertinemment que les réponses se trouvent de l'autre côté de cette peur, qui n'est qu'un paravent mis en place par l'esprit. L'inconnu est mon salut.

La semaine dernière, on m'a invitée à être la porte-parole d'un treck pour les femmes, la paix et le développement au Népal. Grimper l'Himalaya, moi! J'ai un peu peur. J'ai dit oui tout de suite. Je risque de manquer d'oxygène et de Cotonnelle, mais je sais que je vais trouver là une partie de moi, dans ces femmes, ces rencontres, la disponibilité, l'humilité, dans cette expérience humaine et sportive, en altitude.

Rien à voir avec les Air Miles dont je te parlais au début. C'est plutôt une ascension personnelle. «Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant», disait Gide. Et j'aime sortir de ma zone de confort, me provoquer. Ma liberté triomphe là aussi. Dans ce que je ne croyais pas pouvoir être, décoller les étiquettes, une à une.

La liberté, celle qu'on nous vante comme un jacuzzi en paiements différés après 50 ans, n'est qu'un leurre, une autre prison. Si tu savais combien de gens j'ai vu mourir dans la geôle du confort! Ta liberté à toi mérite d'avoir 25 ans toute ta vie, insoumise à mort. C'est une posture intérieure non violente, courageuse, parce qu'elle bute aussi sur la solitude et l'incompréhension, sur le jugement d'autrui.

«J'aime mieux mourir incompris que passer ma vie à m'expliquer», disait Willie Lamothe. L'important, c'est que tu finisses par savoir qui tu es. Grimpe des Himalaya, parle, ose, avoue, crée, danse, tombe, chante du country (c'est bourré d'humilité), sacre, bois de l'amaretto 7-Up (Seigneur, comment tu fais?), ne t'économise surtout pas et aime, aime. Les autres et toi, d'abord. L'amour est une formidable liberté lorsqu'on sait que rien ni personne ne nous appartient. C'est l'envol que je te souhaite.

Ta mentor émue de ta mue,

Josée

***

Aimé: le dernier disque de Thomas Hellman, Departure Songs, une réédition de ses vieilles chansons en anglais. Le chanteur folk nous parle d'une liberté d'errances aux odeurs rances de bus Greyhound (The Greyhound Song), de train (European Train), d'autostop (Hitchhiker Song), mais ma préférée célèbre la liberté de la danse (You Can Take Her Out Dancing). «And dance for the passions of summer / When you said that she was the one / Dance for the colors of autumn / When you never thought winter would come.»

Reçu: l'essai Sommes-nous libres (Gallimard jeunesse), destiné aux 11 ans et plus. On y pose toutes les questions relatives à la notion ambiguë de liberté. Qui est libre, qui ne l'est pas? Reconnaît-on les esprits libres du dehors? La liberté est-elle une expérience intime? Nous sommes tantôt esclaves, tantôt libres, selon les auteurs. Un parcours philosophique de l'Antiquité à nos jours.

Adoré: la nouvelle collection de petits livres de citations «Carré Philo, Milan». Des mots pour «changer de vie», «trouver le bonheur», «vivre l'amitié». Georges Perros: «Fidèle à soi-même, c'est fidèle à son futur, non à son passé.» Sénèque: «C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat.» Je les apprends par coeur.

Savouré: plusieurs chapitres sur la liberté dans Le Sens du bonheur de Krishnamurti (Stock). Un assemblage de conférences données à ses étudiants, ce bouquin effleure plusieurs concepts reliés au bonheur et à la liberté. Selon ce célèbre penseur indien, bien des gens confondent liberté et indépendance. «Sans amour, il n'est point de liberté, sans amour, la liberté n'est qu'une idée sans la moindre valeur.» Le maître spirituel nous dit qu'être libre, c'est aussi comprendre tout le problème de la dépendance. Et beaucoup d'entre nous confondent aimer et «dépendre d'un autre pour être heureux». Vaste programme.

Fait venir: le dernier exemplaire de La Liberté intérieure de la psychologue Suzanne Harvey. Il n'en reste plus chez l'éditeur. Pour faire part de votre intérêt en vue d'une réimpression: editions@roseau.ca.

JOBLOG

Partouze à quatre voix

Les partys... Ce sont toujours les plus imbibés ou les plus désespérés qui restent (on dit les «meilleurs»!), terminent les fonds de verre qui traînent, vont prendre une douche pour se réveiller. Et comme mon lit est campé dans le salon, ça se termine généralement là, au plumard. Je sais, je sais, l'horizontale est une posture dangereuse, sauf si c'est pour admirer l'horizon.

Cette semaine, pour l'anniversaire de mon B, nous étions quatre au finish, après minuit. Trois choristes-mamans (une blonde, une brune, une rousse, auteures de sept enfants!) et un auteur-compositeur-interprète à la chevelure d'argent, avec de multiples rejetons dans ses cordes de guitare. À cause de l'intensité et de la rareté, des moments comme ceux-là s'impriment dans le cortex.

Le party se languit. On ne voudrait jamais que ça finisse. Anne-Marie chante et gratte sa guit', relance Johnny qui nous sérénade ses compositions. Des chansons d'amour impossibles, évidemment. Je pense à Brassens. Il n'y a pas d'amour heureux.

«Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard

Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson

Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson

Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson

Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare.»

Nous avons chanté trop tard, pour apprendre à vivre, du Bruel (J'te l'dis quand même), du Cabrel (L'Encre de tes yeux). L'oratoire au loin s'est éteint, la voix de Bibi s'est cassée comme une vague sur un récif, aussi désespérée que celle de Billie Holiday. Trois choristes, deux guitaristes, un grand lit. Et surtout, surtout, pas d'applaudissements. Que nous, sur ce radeau de plumes.

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17 commentaires
  • Guy Archambault - Inscrit 12 octobre 2007 04 h 45

    L'inexplicable identité

    Quand on aura saisi tous les sens émotifs que revêt le mot inexplicable,
    quand on aura dépassé les délires de la psychanalyse
    ainsi que les peurs ou les soifs de domination qui s'y cachent,
    on pourra commencer à approcher ce que chacun vit et comment il le vit.
    De sa véritable identité.

    On pourra accepter que chaque vie vit sa vie et qu'elle est proprement inexplicable.

    Elle ne peut être que sentie et regardée.
    Comme on regarde les fleurs.
    Comme on les sent.
    Dans l'instant qui précède celui où elles commencent à se faner.

    Guy Archambault

  • Guy Chicoine - Abonné 12 octobre 2007 08 h 50

    Lettre ... ouverte

    Chère Josée,

    Merci pour cette éclaircie que tu nous rappelle ... Quoi de plus noble que cette démarche de libération intérieure sur le chemin -très personnel- de la réalisation.

    Merci -ITOU- pour la référence aux « 4 ACCORDS TOLTÈQUES» d'il y a quelques mois ...
    Ils sont de fiables repères, et simples à comprendre (reste à les appliquer) sur ce chemin de sa libération.

    Vieilhibou@hotmail.com

  • Lacroix Yannick - Inscrit 12 octobre 2007 10 h 21

    Bravo!

    Je considère courageuse votre décision de reconnaître l'ineptie fondamentale de vos prescriptions morales qui fontl'effet d'un ragoût surchauffé de stoïcisme naïf et de mettre un terme à votre (maladie) chronique dans le Devoir. Bravo!

    Yannick Lacroix, votre lecteur le plus attentionné

  • - Inscrite 12 octobre 2007 11 h 49

    Une vraie lettre d'amour

    Merci de nous faire partager cette formidable lettre d'amour à une jeune femme qui commence sa vie. À lire, relire et relire encore.

    J'aime la vie et j'aime les vivants en votre genre.

  • Michel Beauregard - Inscrit 12 octobre 2007 13 h 18

    Belle irruption... de l'âme

    Mon humble conclusion;
    Ni l'imposer, ni le subir. Il faut partager le plaisir (qui nous plaît)

    Nous ne sommes que de passage!

    "Le bonheur n'est pas une destination, mais une façon de voyager."