2003, l'année de la grande famine

Demain matin, le premier ministre éthiopien Mélès Zenawi annoncera solennellement que de 10 à 14 millions de ses compatriotes sont menacés par la faim et lancera un appel aux donateurs. Au Malawi, le nombre de personnes souffrant de la faim va égal
Photo: Agence France-Presse (photo) Demain matin, le premier ministre éthiopien Mélès Zenawi annoncera solennellement que de 10 à 14 millions de ses compatriotes sont menacés par la faim et lancera un appel aux donateurs. Au Malawi, le nombre de personnes souffrant de la faim va égal

La Grande Faucheuse est de retour. C'est hélas déjà une certitude, 2003 sera l'année de la grande famine. Préciser qu'elle va, une fois de plus, ravager l'Afrique relève du pléonasme tant ce continent vit au rythme régulier des disettes bibliques et des hécatombes de masse.

Depuis des mois, le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM) tire la sonnette d'alarme, sans grand succès. Son directeur exécutif, James Morris, est intervenu au début de la semaine devant le Conseil de sécurité de l'ONU. «L'ampleur du désastre qui se déroule en Afrique n'a pas encore été saisie par la communauté internationale», s'est-il alarmé, s'inquiétant de la baisse de l'aide.

Sans chiffre, pas de compassion, alors le PAM a avancé un chiffre: 38 millions d'Africains souffrent ou vont souffrir de la faim. Il est tellement énorme, tellement abstrait, ce chiffre, qu'il risque plus de provoquer un soupir d'impuissance qu'un sursaut de générosité. À partir du 16 décembre, le PAM lancera une campagne télévisée intitulée «Alerte à la famine en Afrique».

Derrière ce chiffre se cache une conjonction sans précédent de crises structurelles (Angola, Soudan), conjoncturelles (Afrique australe, Corne de l'Afrique et, dans une moindre mesure, Sahel, tous frappés par une sécheresse exceptionnelle), voire potentielles (Côte d'Ivoire)...

Demain matin, le premier ministre éthiopien, Mélès Zenawi, annoncera solennellement que de 10 à 14 millions de ses compatriotes sont menacés par la faim et lancera un appel aux donateurs. En Afrique australe, où 14 millions de personnes réparties dans six pays sont menacées, la catastrophe a été diagnostiquée dès le printemps. La famine a débuté et devrait culminer au premier trimestre 2003. Déjà, sa progression est foudroyante: pour le seul mois de décembre, le nombre de personnes souffrant de la faim va bondir de 2,3 à 3,3 millions au Malawi.

On ne peut pas reprocher au PAM de ne pas avoir sonné le tocsin. En toute logique, étant donné les moyens mobilisés, la famine devrait être évitée en Afrique australe. Mais plusieurs paramètres viennent aggraver la situation.

Le premier est le sida, qui atteint des taux records en Afrique australe et qui a un effet démultiplicateur sur la faim absolument sans précédent. Deuxième facteur aggravant, la crise politique au Zimbabwe. Les terres des fermiers blancs expropriés manu militari par le régime de Robert Mugabe n'ont visiblement pas été redistribuées aux petits agriculteurs noirs pauvres, comme c'était le but affiché de la réforme agraire, mais à des caciques proches du régime. Résultat: la production de maïs a chuté de moitié dans l'ancien grenier à céréales de la région. Avec 6,7 millions d'habitants menacés (sur une population de 11,6 millions), le Zimbabwe représente la moitié de la «famine australe».

Une fois de plus, la règle se vérifie: il n'y a pas de véritable catastrophe humanitaire sans cause avant tout politique. Rien ne sert aujourd'hui d'aider le Zimbabwe sans un strict contrôle de l'usage de la nourriture dont le pouvoir, engagé dans une dérive autocratique, se sert pour «réduire à néant» au sens propre son opposition. C'est d'une résolution au Conseil de sécurité que le Zimbabwe a aujourd'hui un besoin urgent. Autre cause «politique» de la famine australe: le refus de certains pays, comme la Zambie, d'accepter toute aide alimentaire à base d'OGM.

Si la famine australe et celle dans la Corne de l'Afrique sont comparables en chiffres, la seconde est à un stade nettement moins avancé et nombre d'observateurs s'interrogent sur son acuité réelle. Le gouvernement éthiopien a déjà manipulé l'arme de la faim par le passé pour affaiblir ses opposants (1984) ou approvisionner son armée (2000); il pourrait de nouveau le faire... pour remplir ses caisses. L'annonce du retour de la famine en Éthiopie est à double tranchant: elle a provoqué l'indignation de Bob Geldof, le rocker à l'origine de Live Aid, le grand show caritatif de 1984; elle risque de susciter indifférence et lassitude si les causes profondes d'une telle récurrence ne sont pas exposées au grand jour.