Armes à feu: Ottawa recule

Ottawa - Aux prises avec un des pires scandales administratifs de son histoire, le gouvernement Chrétien a reculé hier dans le dossier de l'enregistrement des armes à feu.

Quelques heures à peine avant le vote, il a abandonné sa demande visant à toucher 72 millions de dollars supplémentaires, c'est-à-dire les deux tiers du budget de 113,5 millions déjà prévus pour le programme de 2002-2003.

C'est la première fois depuis leur arrivée au pouvoir, en 1993, que les libéraux modifient ainsi leur budget supplémentaire des dépenses, a confirmé le leader parlementaire Don Boudria, après avoir obtenu l'accord unanime de la Chambre.

Le geste a d'autant plus surpris que le ministre de la Justice, Martin Cauchon, répétait encore mercredi qu'il tenait à cette somme. Il n'a pas expliqué hier ce qui l'a fait changer d'idée mais a toutefois reconnu que cela aura un effet sur les organismes et les provinces qui participent au programme et auxquelles cet argent était destiné.

M. Cauchon a simplement dit qu'il préférait avoir en main, avant de demander des fonds supplémentaires, le rapport qu'il vient de demander pour janvier à la firme KPMG. «[Ce report] aura un impact, mais ce dont je veux m'assurer, c'est de faire en sorte qu'avant d'aller de l'avant avec ces montants-là, on puisse avoir le rapport des vérificateurs et apporter des ajustements», a-t-il dit à sa sortie des Communes.

Ce revirement soudain illustre à quel point le gouvernement a été embarrassé par le gâchis financier dévoilé mardi par la vérificatrice générale Sheila Fraser. Selon le rapport de cette dernière, le programme créé en 1995 devait coûter seulement deux millions une fois les frais d'enregistrement perçus, mais la facture a déjà dépassé les 810 millions et pourrait atteindre le milliard, sinon plus, à la fin 2004-05. Le pire, selon elle, c'est que le gouvernement a demandé l'essentiel de ces fonds au moyen de budgets supplémentaires des dépenses, comme celui adopté hier, ce qui lui a permis d'esquiver un examen approfondi du Parlement.

Ces révélations ont choqué, non seulement l'opposition mais aussi les députés libéraux, qui ne cachaient pas leur désapprobation mercredi. Certains demandaient la démission de certains ministres, en particulier celle d'Allan Rock, le père de ce programme. D'autres souhaitaient la suspension du registre et un gel des dépenses. La tenue du vote aurait pu se transformer en terrain miné et on a préféré l'éviter. Le reste du budget supplémentaire a toutefois été adopté, ce qui n'a surpris personne puisqu'il s'agissait d'un vote de confiance.

M. Cauchon, de son côté, a passé la journée à essayer de faire bonne figure en répétant que son objectif est de remettre sur les rails ce programme qui, selon lui, est fondamental et commence à porter fruits. Il dit vouloir corriger les problèmes, se conformer aux exigences de Mme Fraser et faire preuve de plus de transparence. Mais l'Alliance canadienne ne l'entendait pas ainsi. Le chef Stephen Harper et plusieurs de ses députés ont réussi à ajouter à l'embarras du ministre en lui demandant sans relâche combien il en coûterait pour compléter le registre et le maintenir. Le ministre n'a jamais répondu, tournant chaque fois autour du pot, ce qui a donné l'impression qu'il ne le savait pas.

Le porte-parole allianciste, Garry Breitkreuz, se frottait les mains devant ce qu'il a qualifié de «défaite du gouvernement». Après avoir passé des années à combattre le programme, il interprète le retrait de la demande de crédits comme «le premier jour de la fin de l'enregistrement des armes à feu».

Au Bloc québécois, on adoptait une attitude inverse. Comme les néo-démocrates, on appuie sans détour le contrôle des armes à feu, mais on estime nécessaire de faire le ménage avant d'injecter des fonds supplémentaires.

«On est d'accord avec l'enregistrement, mais de toute évidence, il y a là un dérapage incontrôlé. [...] Il n'y a plus personne qui s'y retrouve. Dans ce sens-là, je pense que la sagesse la plus élémentaire [exige] d'avoir le courage de mettre fin aux opérations, de les suspendre. Si ça les met en péril pour quelques mois, ça les mettra en péril, mais on a le devoir d'[offrir] une saine administration et de prendre les bonnes décisions», a expliqué le leader parlementaire Michel Gauthier, qui a qualifié ce report de geste inusité et de «signal puissant» envoyé aux fonctionnaires.

Pendant que M. Cauchon se débattait, le ministre de l'Industrie, Allan Rock, a choisi de foncer, déterminé à défendre non seulement le programme qu'il a mis au monde mais aussi sa propre réputation. Pris à partie la veille par certains députés libéraux qui demandaient sa démission, il a répliqué en faisant la ronde de plusieurs médias en matinée et, en après-midi, en offrant un point de presse encore plus long que celui du ministre de la Justice.

Sans prononcer le nom de Paul Martin, il a relevé que ses détracteurs appuyaient d'autres candidats dans la course au leadership et que certains avaient combattu le contrôle des armes à feu depuis le début. À la demande de démission, il a répondu: «Absolument pas. C'est un jeu dans la course à la chefferie.»

Ministre de la Justice jusqu'en juin 1997, il ne rejette pas toute responsabilité mais affirme avoir répondu, à l'époque, «de façon honnête et de bonne foi» et «sur la base de l'information disponible». Il dénonce ceux qui tentent d'utiliser la controverse actuelle pour refaire le débat sur l'enregistrement des armes à feu. «L'Alliance et le lobby des armes à feu veulent reprendre la bataille qu'ils ont perdue il y a sept ans. Nous avons la loi, et ce fut une victoire durement gagnée», a-t-il dit à sa sortie des Communes. Il n'est pas question de reculer, a-t-il conclu.