Alerte à la déflation

Vague souvenir remontant à la Grande Dépression, le spectre de la déflation refait son apparition depuis quelque temps. Alarmés par la surcapacité de production, l'endettement record des ménages et le taux de croissance anémique de l'économie des États-Unis, un nombre croissant d'économistes pressent la Réserve fédérale américaine (Fed) de ne pas répéter les erreurs commises il y a dix ans par le Japon et d'utiliser tout de suite ses dernières cartouches disponibles pour relancer l'économie.

L'économiste en chef de la CIBC, Jeff Rubin, s'est joint hier aux sonneurs d'alarme. «Même si la Réserve fédérale refuse de le reconnaître publiquement et que la plupart des économistes doutent encore de son existence, la déflation est bel et bien de retour et, cette fois, elle ne vise pas seulement les prix des éléments d'actif», a-t-il déclaré en faisant référence à la chute de la valeur des actions et des obligations entraînée il y a trois ans par l'éclatement de la bulle technologique.

Estimant que l'indice des prix à la consommation, qui affiche tout de même une inflation modeste de 2 %, est actuellement faussé par la fièvre du marché du logement et l'augmentation des dépenses publiques, M. Rubin note que «pour la première fois en 50 ans, les prix du secteur privé reculent dans l'économie américaine», notamment dans les domaines de l'automobile, du vêtement et des ordinateurs.

Cette situation s'explique selon lui par la surcapacité de production des entreprises. Elle est compliquée par l'accroissement spectaculaire, au cours des dernières années, du niveau d'endettement des entreprises et des ménages, qui rend peu probable une forte reprise de la demande. Elle ressemble beaucoup, pense-t-il, à la position dans laquelle s'est retrouvé le Japon après que sa fulgurante croissance économique des années 80 eut débouché, au début des années 90, sur un effondrement de ses marchés boursiers et immobiliers, ruinant les banques et les ménages, et ce, sans espoir de recouvrement à court terme, notamment à cause d'une population vieillissante délaissant la consommation pour l'épargne.

L'erreur de la Banque du Japon a été, selon l'économiste de la CIBC, de ne pas réduire rapidement ses taux d'intérêt à leur plus simple expression afin de stimuler la consommation avant que l'économie nippone n'entre en déflation. «La leçon que doit tirer la Réserve fédérale de l'exemple du Japon est d'ignorer le consensus rassurant des économistes et d'agir promptement», estime Jeff Rubin, alors que le taux directeur de la Fed est déjà à son niveau le plus bas en 40 ans, à 1,25 %. «Pour que les mesures de stimulation monétaire donnent des résultats, les taux d'intérêt doivent descendre à zéro avant que le taux d'inflation ne le fasse.»

Si la déflation inquiète autant les économistes, c'est que, contrairement à l'inflation, le phénomène leur apparaît presque insoluble: le ralentissement de l'économie entraîne une chute constante des prix qui incite elle-même les consommateurs et les entreprises à dépenser moins et qui se produit au moment où les banques centrales ont perdu tous leurs moyens de stimuler la consommation avec des taux d'intérêt à zéro. Un fort endettement vient aggraver cette situation en ce qu'il fait augmenter, contrairement à l'inflation, le fardeau de la dette des entreprises et des ménages et les incite à réduire leurs dépenses, ce qui plonge le pays plus profondément encore dans la récession.

Pratiquement oubliée dans les pays riches depuis la crise de 1929, la peur d'une déflation aux États-Unis et en Allemagne est réapparue ces derniers mois devant l'impuissance des politiques monétaires à relancer ces deux moteurs de l'économie mondiale.

Déjà bien près, à la suite de 11 baisses en 2001 et d'un taux directeur à 1,75 %, de sa limite absolue d'action, la Réserve fédérale américaine tentait, le mois dernier, de frapper un grand coup en abaissant encore son taux directeur de 0,5 %. Obligée de composer avec les autres pays membres de l'Union européenne, l'Allemagne, quant à elle, voyait une nouvelle fois la Banque centrale européenne remettre à plus tard la baisse de taux d'intérêt espérée.

Tous les observateurs ne sont cependant pas prêts à crier au feu. On souligne, dans le cas des États-Unis, que les entreprises disposent d'une bien plus grande souplesse d'action que leurs contreparties japonaises si le besoin se faisait sentir de congédier du personnel et de réduire leur capacité de production. On fait remarquer que les services, qui comptent pour environ les deux tiers des économies développées, ont jusqu'à présent été épargnés par les tendances déflationnistes et risquent fort de le rester du fait que les salaires, dont ils sont essentiellement composés, sont habituellement plus difficiles à diminuer que les prix. On fait aussi observer que la population américaine, bien qu'endettée, est relativement jeune et en croissance, ce qui assure un certain niveau minimal de consommation.

Se disant consciente des dangers de déflation, la Fed rappelait également, il y a quelques semaines à peine, qu'elle disposait d'autres moyens, en plus de la fixation des taux d'intérêt à court terme, pour stimuler l'économie. Outre une certaine influence sur les taux d'intérêt à long terme, elle mentionnait le pouvoir d'imprimer plus de billets de banque ou d'acheter des obligations étrangères, ce qui réduirait la valeur relative du dollar américain et augmenterait la compétitivité des exportations américaines. De son côté, le gouvernement, disait-on, peut lui aussi diminuer les taxes et augmenter ses transferts aux particuliers afin d'augmenter la consommation.

«Le problème de déflation au Japon est réel et sérieux», déclarait à la fin du mois dernier l'un des gouverneurs de la Fed, Ben Barnanke. «Cependant, à mon sens, ce sont des contraintes politiques plutôt que le manque de moyens d'action qui expliquent pourquoi cette déflation persiste depuis si longtemps.»

Avec la Presse canadienne