Ouverture de la commission parlementaire sur la réforme des normes du travail - Jean Rochon attend les patrons de pied ferme

Jean Rochon
Photo: Jean Rochon

Jean Rochon est un ministre discret. Pendant que ses collègues se sondent les reins, le coeur, la tête, alouette!, sur ce que doit être le modèle québécois — faut-il virer plus à droite, est-ce bien la bonne route à gauche —, lui entreprend ce matin l'étude, en commission parlementaire, d'un projet de loi majeur et résolument progressiste: la révision de la Loi sur les normes du travail. Au grand bonheur des groupes sociaux, au grand désarroi du patronat.

La loi touche spécifiquement les 60 % de travailleurs non syndiqués du Québec, mais elle a un impact sur l'ensemble des salariés — les syndiqués devant s'assurer que leurs conventions collectives respectent et même dépassent la Loi sur les normes.

Or les réformes que propose M. Rochon, à titre de ministre du Travail, ne sont pas anodines: on y trouve notamment dix congés familiaux sans solde, valables pour tout motif — soigner un frère malade ou aller rencontrer le professeur de son enfant —, et des recours contre le harcèlement psychologique au travail, une nouveauté en Amérique du Nord.

Et dans un Québec tenté par la droite, Jean Rochon affiche sans peine son orientation social-démocrate, renvoyant même les patrons à leurs devoirs.

«Je respecte leur opinion, mais c'est un fait qu'ils prennent une attitude négative sur tout changement de loi qui a des implications sociales, indiquait-il hier en entrevue téléphonique au Devoir. Ils partent de là. Mais il ne faut pas juste répéter que les changements vont entraîner des fermetures d'entreprises, des pertes d'emplois, comme on l'entend tout le temps: il faut aussi le démontrer.»

On lui souligne qu'entre le document de consultation du printemps dernier, sur les modifications qu'il voulait apporter aux normes du travail, et le projet de loi qui s'en est suivi, seuls d'infimes détails ont changé. En mai, pourtant, M. Rochon avait paru ouvert à certains arguments des associations patronales qui, sur des points précis, démontraient que le projet allait trop loin. Autant dire qu'il leur adresse aujourd'hui une fin de non-recevoir.

Non, répond le ministre. D'abord, parce que, si c'était le cas, il aurait poussé plus loin les réformes, comme le demandaient les groupes sociaux et les syndicats. Ce sont précisément des raisons économiques qui l'ont arrêté.

De plus, toutes les objections soulevées au printemps ont été revues. Si elles ont été écartées, c'est qu'elles ne tenaient pas la route. Aux associations patronales de prouver le contraire en commission parlementaire cette semaine. Mais il faudra que ce soit du solide!

En matière agricole par exemple, jusque-là largement exclue de l'application de la loi. Au printemps, les associations du secteur ont répété à quel point leur industrie était fragile et ne pouvait être astreinte à des règles trop rigoureuses. «On a donc tenu compte de cette spécificité en ne leur appliquant pas la semaine normale de travail. Mais, sur le salaire, on a constaté que ce qui est payé aux travailleurs étrangers, comme les Mexicains, est au-delà du salaire minimum. Est-ce qu'on veut vraiment payer la main-d'oeuvre québécoise moins cher que celle qu'on va chercher ailleurs pour le même travail?»

Quant au secteur de la cueillette des petits fruits et du concombre — qui repose sur le travail de jeunes entre 11 et 14 ans payés sous le salaire minimum, comme Le Devoir le révélait en juin dernier — le ministre n'a aucun scrupule. «Est-ce qu'on parle du travail des jeunes ou du travail des enfants??? On a donc ressorti des données nous comparant avec la Californie et l'Ontario et, même avec nos nouvelles normes, ça ne nous rend pas moins compétitifs.»

Bref, tout a été compté, vérifié, et aucun secteur ne pâtira pour la peine, assure le ministre. Des études d'impact, rendues publiques ce matin, le démontreront, ajoute M. Rochon. Sauf que les associations patronales les réclament depuis des mois, affirmant que les changements proposés coûteront bien plus cher que les 188 millions de dollars — 0,18 % de la masse salariale des entreprises québécoises — annoncés.

Peut-être qu'elles auraient pu être publiées avant, reconnaît M. Rochon. Mais il ajoute aussitôt: «De toute façon, je ne suis pas sûr que ça aurait changé leur présentation.» Ni qu'à quelques millions près, ça modifierait «l'argument de base que c'est un très petit impact au regard de ce qui nous a amenés à faire cette révision fondamentale».

Des raisons qui reposent sur l'équité sociale — l'économie va bien au Québec, tous les travailleurs doivent en profiter — et le changement de valeurs. «Toute la conciliation vie personnelle-travail, ça fait partie des valeurs des plus jeunes générations de travailleurs, comparativement à la mienne, dit M. Rochon. On a donc voulu s'ajuster, donner aux gens les moyens d'équilibrer leur vie comme ils veulent.»

Les entreprises devront bien un jour s'en rendre compte, il s'agit là d'un investissement, ajoute-t-il. Pas très coûteux pour elles d'ailleurs, puisque les nouveaux congés seront sans solde et que c'est la Commission des normes du travail qui, à même son surplus accumulé de 42 millions de dollars, financera les recours concernant le harcèlement psychologique.

Le ministre est en convaincu: le bien-être au travail aura un impact positif sur la productivité. Et ses collègues ministres, au départ réticents devant ces idées nouvelles, ont fini par le suivre.

Voilà un Jean Rochon bien sensible tout à coup, et bien au-dessus des dissensions qui agitent son propre gouvernement. Mais où est donc passé le ministre technocrate, celui qui, sans état d'âme, a, en d'autres temps, viré le monde de la santé à l'envers et laissé dans son sillage une réforme dont on parle encore?

«Moi, je ne vois pas la différence, répond-il après un silence, un brin rétif devant la question. J'ai toujours été animé par une conviction: améliorer les services et rendre la société plus équitable pour tout le monde. À la santé, c'était aussi ma motivation. Mais l'objectif du déficit zéro a imposé des contraintes énormes, qui a floué l'image de beaucoup de choses qui se sont passées sur le terrain. Il nous a tous fallu vivre avec ça, moi le premier. Mais si vous vous demandez quelle est la vraie image de Jean Rochon, c'est bien ce que je fais actuellement.»