Perspectives: La souveraineté à contrat

Après sa démission spectaculaire, il y a trois semaines, et son intervention musclée de vendredi à l'Assemblée nationale, on ne pouvait tout de même pas s'attendre à ce que Paul Bégin se défâche du jour au lendemain. Il s'est retrouvé tout seul dans son coin à «déchoquer», comme en septembre dernier.

Encore une fois, le premier ministre Landry a réussi à apaiser, au moins temporairement, la grogne de ceux qui lui reprochent de traîner les pieds quand vient le temps de faire la promotion de la souveraineté. Ça faisait des années que les militants péquistes réclamaient la résurrection du Conseil de la souveraineté. En principe, la participation de Jacques Parizeau et de Jacques Léonard devrait confondre les sceptiques et les rassurer sur le sérieux du projet.

Le premier ministre Landry, qui connaît son parti mieux que personne, sait cependant que rien ne doit jamais y être tenu pour acquis. La bonne humeur — ou était-ce du soulagement? — qu'il affichait, hier, à l'issue du conseil national, n'était pas feinte. Pas plus tard que vendredi après-midi, neuf de ses députés d'arrière-banc avaient exigé et obtenu une rencontre pour lui faire part de leur mécontentement. Si seulement trois ou quatre d'entre eux avaient joint leur voix à celle de M. Bégin, qui a simplement dit tout haut ce qu'ils pensent tout bas, le conseil national aurait pu prendre une tournure dramatique. Un éclat a été évité, mais un des visiteurs de M. Landry a confié que rien de ce qu'il avait entendu au cours de la fin de semaine n'avait atténué sa conviction que le PQ court présentement au désastre. Selon lui, le Conseil de la souveraineté n'est qu'un «bidule», dont il ne faut pas attendre grand-chose. À Gatineau, on avait promis aux délégués qu'on leur présenterait un plan d'action en bonne et due forme. Finalement, ils n'ont eu droit qu'à une déduction fiscale. Pour le reste, M. Landry demeure toujours aussi réfractaire à l'utilisation de fonds publics pour «endoctriner» — le mot est de lui — la population.

Sur le fond, M. Bégin a parfaitement raison de penser qu'au lieu de s'engager pleinement dans la promotion du projet souverainiste, le gouvernement l'a simplement confiée à un sous-traitant. Pour l'heure, il semble clair que les prochaines élections monopolisent toute son attention. «Pour gagner la prochaine attention, le gouvernement doit être à ses affaires», pouvait-on lire dans les notes qu'il avait préparées pour son discours de samedi matin. Autrement dit, il a bien autre chose à faire que de s'occuper de souveraineté.

Aucun terrain d'entente ne semble possible avec ceux qui, à l'instar de Paul Bégin, estiment qu'un engagement formel à tenir un référendum au cours du prochain mandat est la seule façon de remobiliser les souverainistes. Le document d'orientation qui a été préparé par la direction du parti, en prévision du mini-congrès d'orientation du début de mars, est plus vague sur le sujet qu'aucun document péquiste ne l'a été depuis l'époque de Pierre-Marc Johnson.

Dans l'hypothèse où ce document deviendrait la plate-forme électorale du PQ, M. Landry s'engagerait simplement à «élaborer une démarche cohérente visant à faire accéder le Québec à la souveraineté». Le mot «référendum» n'y apparaît même pas. Après l'étapisme et le gradualisme, nous voici dans le démarchisme. Même dans ses rêves les plus fous, Lucien Bouchard n'a jamais rêvé d'une telle marge de manoeuvre. À la fois désabusé et moqueur, un député a glissé que le simple fait de présenter une «démarche cohérente» serait déjà un progrès.

On dit souvent qu'un an est une éternité en politique. Au PQ, il serait plus juste de dire qu'un mois est une éternité et il en reste plus de trois avant le congrès. Entre-temps, il y aura un autre conseil national en février. Remarquez, à entendre M. Landry insister aussi lourdement sur les «choses graves» qui pourraient se produire, si Ottawa décide de s'engager dans la voie centralisatrice suggérée par le rapport Romanow, le programme des prochains mois pourrait bien être chambardé. Il semblait bien peu convaincu, quand il disait présumer de la bonne foi de Jean Chrétien.

Malgré tout, le climat s'est amélioré au PQ depuis le conseil de Gatineau. Personne ne se fait réellement d'illusion sur ses chances d'être reporté au pouvoir, mais la crainte de disparaître complètement a néanmoins fait place à un espoir raisonnable de préserver l'avenir. Pour une fois, les sondages de la fin de semaine n'étaient pas unanimes à lui prédire un enterrement de première classe.

Le PQ n'a jamais réussi à se débarrasser de cette habitude un peu agaçante de s'autoféliciter de ses bons coups, mais il est vrai que le Rendez-vous des régions, le plan d'action dans le domaine de la santé ou encore la politique de l'eau constituent des succès qui ont l'effet d'un baume sur le moral des militants.

Après les raclées en série prises en élection partielle, la nomination de Pauline Marois au poste d'organisatrice en chef permet de croire que le PQ cessera d'avoir l'air d'un navire en perdition, dont le pilote semblait complètement dépassé par les événements.

Si on en juge par les passages de son discours de samedi que M. Landry a préféré sauter, on peut même espérer qu'il a enfin compris que son bilan ne saurait tenir lieu de plate-forme électorale.

mdavid@ledevoir.com