Marcel Chaput n'était pas un illuminé de droite

(Réplique à la chronique de Jean-François Nadeau, parue dans Le Devoir des 19-20 mai 2007, sous le titre «Chimie et magie de Marcel Chaput».) - Il y a trois ans, quelqu'un a eu la gentillesse de m'offrir deux vieux albums remplis de coupures de presse sur le mouvement indépendantiste du début des années 1960. Les articles sur Marcel Chaput y prédominent. Plusieurs m'étaient inconnus, mais j'avais gardé un souvenir plus ou moins net de quelques-uns d'entre eux. Ainsi, à côté d'une grande photo de mon père amaigri et l'air accablé, ce titre en lettres de plus en plus voyantes: «Chaput: Le Nouveau Samedi offre aux Canadiens français l'occasion de le voir mourir pour eux» (Le Nouveau Samedi, 18 janvier 1964, p. 9).

Je venais d'avoir 12 ans. C'était l'époque où les filles, à l'école, me demandaient, sans méchanceté: «Pourquoi ton père mange pas?» L'époque où, en répondant au téléphone à la maison, j'entendais souvent, à l'autre bout du fil, une voix rude crier: «Ton père, on va le tuer, il veut briser le Canada.» L'époque où certains visiteurs de la permanence du Parti républicain du Québec, où mon père a séjourné pendant ses deux grèves de la faim, s'approchaient de lui et l'effleuraient du bout des doigts comme s'il avait été un saint.

Quelques journaux à sensation ont fait de Marcel Chaput un illuminé ou un martyr et certains auteurs continuent, encore aujourd'hui, de le présenter ainsi. On aurait tort d'en déduire qu'il en était un ou qu'il se prenait pour tel.

Comment se construit la légende autour d'un personnage public? Comment persiste-t-elle? Par quels détours l'histoire (ou l'opinion) en arrive-t-elle à répartir les rôles de manière rigide et définitive entre plusieurs leaders d'un même mouvement? D'où vient que certaines de ces figures n'ont jamais droit à une analyse pondérée, mais uniquement à des écrits hagiographiques ou fielleux? Ces questions mériteraient d'être étudiées.

Manifestement, Jean-François Nadeau n'aime pas Marcel Chaput. Après avoir écrit à son sujet quelques propos malveillants dans Le Devoir des 10-11 février 2007, il lui consacre maintenant toute une chronique (19-20 mai 2007).

Il dit: «Contrairement à ce qu'affirme la réédition de Pourquoi je suis séparatiste, il n'est pas certain du tout que Chaput ait été indépendantiste dès les années 1930. Avoir soutenu un thème séparatiste dans une joute oratoire [...] ne fait de lui ni un penseur, ni un partisan de cette option avant son éclosion réelle au début des années 1960. C'est plutôt, vraisemblablement, alors qu'il est membre de l'Ordre secret de Jacques-Cartier [OJC], à la fin des années 1950, et au contact de l'Alliance laurentienne de Raymond Barbeau, que Chaput penche définitivement du côté de l'option indépendantiste [...]. »

Or, Marcel Chaput lui-même, dans J'ai choisi de me battre (Le Club du livre du Québec, Montréal, 1965, p. 30-33), raconte être devenu séparatiste en 1937, à l'âge de 19 ans, en se préparant à un débat. Les recherches qu'il a faites alors en vue de défendre la position «pour» (qui lui avait été imposée) l'ont convaincu.

Par la suite, bien sûr, d'autres facteurs ont alimenté sa réflexion: son travail dans l'armée canadienne et au ministère de la Défense nationale, où la langue et la culture françaises étaient méprisées, des rencontres (notamment avec des concitoyens hullois), des lectures, des discussions... Mais, à l'encontre de ce qu'avance M. Nadeau, mon père n'a attendu ni l'Alliance laurentienne (dont il n'a jamais fait partie) ni l'OJC (dont il a été expulsé en 1961 à cause de ses convictions politiques) pour devenir indépendantiste.

Chaput et la religion

M. Nadeau aime à répéter que, à la différence de ses compagnons de lutte athées et révolutionnaires, Marcel Chaput était un défenseur de la religion. Cette affirmation me paraît tout à fait biscornue. Mon père déplorait que, dans sa jeunesse, les instituteurs aient été beaucoup plus prompts à conseiller la lecture d'ouvrages pieux que de livres de science. Il n'avait rien d'une grenouille de bénitier ni d'un intolérant moralisateur. Je pense que, tout simplement, il estimait peu judicieux d'orienter vers l'athéisme un mouvement naissant dont le but était de promouvoir l'idée d'indépendance.

Parmi les chefs indépendantistes, M. Nadeau a ses préférences. Libre à lui. Je conçois même que, dans l'espace restreint d'une chronique, il schématise. Mais, sous la plume d'un journaliste du Devoir, historien de surcroît, je m'étonne de trouver tant de préjugés et d'affirmations gratuites ou erronées.

Marcel Chaput n'était pas un homme de droite. Certains problèmes lui paraissaient appeler une solution capitaliste; d'autres, une solution socialiste. Il croyait que l'indépendance est un bien en soi, comme la liberté, et que le Québec en avait besoin pour progresser. Il a contribué non seulement à la fondation du RIN, mais à l'élaboration de son programme. Retourné au sein de ce parti en 1965 (à l'invitation de Pierre Bourgault), il en a été candidat aux élections québécoises de 1966. Il a été le coauteur d'un livre écologiste, Dossier pollution, publié en 1971, bien avant la mode des préoccupations environnementales. Est-ce là le parcours d'un «conservateur au sens propre», d'une «sorte d'aventurier un peu mystique»?

Au-delà de ce que M. Nadeau dit sur mon père et du traitement superficiel qu'il réserve au contenu de Pourquoi je suis séparatiste, le ton général de son article me désole. Ce texte témoigne d'une propension à distribuer les lauriers et les mauvaises notes. À ne jouer que sur les registres de l'adulation et du mépris. À présenter des faits, des personnes ou des idées sous un jour ironique. À rarement douter de soi. Je donnerais des exemples si les lignes ne m'étaient pas comptées.

Avec une suprême réticence, M. Nadeau concède que, jusqu'à la fin de sa vie, Pierre Bourgault a tenu Marcel Chaput en haute estime. J'ajoute que, en janvier 1991, André d'Allemagne a prononcé l'oraison funèbre aux obsèques de mon père. Pour quelles raisons, entre eux, le respect mutuel a-t-il survécu aussi longtemps et à tant de disputes? Peut-être leurs différends avaient-ils porté surtout sur des questions de stratégie et avaient-ils conclu que leurs véritables adversaires étaient ailleurs?

Quant à la valeur de Pourquoi je suis séparatiste et à l'intérêt que ce livre présente aujourd'hui, près de cinquante ans après sa première parution, je laisse aux lecteurs le soin d'en juger.

Réplique de Jean-François Nadeau

On peut comprendre les passions qui attachent Sylvie Chaput à la mémoire de son père, mais dois-je préciser que je ne m'en suis tenu qu'aux faits, tant à titre d'historien que de chroniqueur, pour traiter de lui à l'occasion de la réédition de Pourquoi je suis séparatiste?

Contrairement à ce que Sylvie Chaput affirme, son père fréquente à tout le moins les cercles de l'Alliance laurentienne du très catholique Raymond Barbeau. Il y prend d'ailleurs contact avec André d'Allemagne. Lorsque Chaput quitte avec fracas le RIN, ce même Barbeau est un des premiers à lui offrir publiquement son appui, après lui avoir prodigué maints conseils en privé.

Le 19 décembre 1962, après avoir dénoncé les tendances «révolutionnaires» de ses anciens compagnons du RIN, Marcel Chaput explique qu'il est dangereux de vouloir défendre en politique le principe de la neutralité religieuse puisque «95 % de la population du Québec est chrétienne». En janvier 1963, il dénonce même à Trois-Rivières la direction du RIN parce qu'elle serait composée pour «la moitié la plus active [...] d'athées et d'agnostiques notoires».

Que Marcel Chaput ait déploré de voir que l'Église s'engonçait dans une morale de bénitier est une chose. Mais de là à soutenir, comme le fait sa fille, qu'il n'était pas, par son action et sa pensée même, un défenseur de la religion au sein de l'État est tout à fait saugrenu.

Contre les évidences — qui dépassent de beaucoup le seul rapport à la religion —, Sylvie Chaput soutient que son père n'était pas à droite, arguant qu'il a même publié un livre à saveur écologiste en 1971. Cela suffit-il sérieusement à contrer tout le reste? C'est ignorer que l'écologie peut aussi venir d'autres horizons que celui d'une pensée plus sociale. Pensons à Raymond Barbeau, homme de droite s'il en est, qui publia des traités sur une vie saine alimentation et les vertus de l'alimentation naturelle sans jamais trahir sa pensée politique.

Enfin, libre à Sylvie Chaput de tenir à croire que son père fut indépendantiste dès 1937 sur la base d'une affirmation polémique datée de 1963. Rien dans le fonds d'archives de Marcel Chaput n'atteste de pareille conviction pour la période qui va de l'entre-deux-guerres jusqu'à la toute fin des années 1950. Nationaliste ardent certes, indépendantiste non.

D'ailleurs, Marcel Chaput eût-il été «séparatiste» dès 1937 qu'il l'aurait été dans la mouvance des seuls courants qui l'étaient alors: La Nation de Paul Bouchard, les Jeunesses patriotes des frères O'Leary ou les Jeune-Canada menés par André Laurendeau. C'est donc dire qu'il aurait nagé dans les eaux du corporatisme de Salazar, de la poigne de fer de Mussolini et la haine des Juifs, comme Raymond Barbeau. Rien donc pour former l'esprit d'un homme de gauche, il va sans dire.