Jean-Marie Cossette (1928-2007) - Racines profondes et larges horizons

Il venait de la Mauricie, plus précisément de Saint-Roch-de-Mékinac. Il est né sur une terre, celle de son père, agriculteur. Il a commencé sa vie de travail — à 13 ans, précoce déjà, comme il le sera tant de fois encore dans sa vie — en se mesurant aux arbres, comme bûcheron, et en jouant de ruse avec les animaux sauvages, comme trappeur. Puis, après un séjour dans cet Ontario si inhospitalier de l'après-guerre, il se réoriente vers la photographie aérienne et en devient le pionnier au Québec. Des dizaines et des dizaines de milliers d'heures, entre ciel et terre, à mesurer l'horizon et à interroger le sol.

Celui du Québec, naturellement, notamment du Québec agricole: pas une de nos fermes que ce fils de fermier n'aura immortalisée pour la fierté de ses propriétaires et l'enrichissement de notre mémoire collective, si profondément enracinée dans le sol. Il les aura photographiées toutes, une première fois, puis de nouveau, vingt, trente, quarante ans plus tard, comme pour mesurer l'effet du temps sur notre territoire. C'est plus d'un million de photos prises ainsi, aujourd'hui consignées aux Archives nationales — celles du Québec, naturellement, pas celles des autres.

Puis après le Québec, c'est toute l'Amérique qu'il s'emploie à mettre dans sa mire. En commençant par les voisins de l'Ontario, puis les amis, que dis-je!, les frères de l'Acadie, du côté de Caraquet notamment, où il se fait toujours un point d'honneur de participer au festival du 15-Août.

Ensuite, les États-Unis. Et comme ce voyageur des grands espaces a aussi le sens de l'histoire et qu'il sait les pérégrinations continentales de son peuple, il se dirige tout naturellement vers les régions où les nôtres ont compté, comme immigrants en Nouvelle-Angleterre, ou comme réfugiés politiques, en Louisiane.

Doublement façonnée par ses racines terriennes et par les grands espaces aériens, son âme de patriote comprendra vite l'exigence de l'indépendance nationale. Très tôt — précoce là aussi —, il milite avec les Chaput, Bourgault, Ferretti, auxquels il apporte son tempérament de battant, mais aussi son temps et ses moyens personnels, qu'il ne saurait ménager pour la cause.

Les premiers indépendantistes, ceux de Montréal en tout cas, se tenaient à distance des SSJB, ne se reconnaissant pas dans le «mouton de la Saint-Jean» et ceux qui semblaient tirer leur fierté à le faire parader rue Sherbrooke. Jean-Marie pensait autrement et voyait plus loin. C'est donc avec son large sourire et la main tendue qu'il s'engage à la SSJB de Montréal, à laquelle certains de ses amis et, surtout, son mentor, François-Albert Angers, avaient fait prendre le grand virage vers le grand large de la souveraineté.

Il y militera pendant quarante bonnes années, en commençant à le faire à la base, à Repentigny, où ce mauricien s'était installé avec sa famille. Mais très tôt, son enthousiasme, sa disponibilité, sa capacité à se charger de responsabilités le firent remarquer de tous les militants. Et c'est ainsi qu'il fut porté à la présidence, à trois moments: en 1975-1976, puis en 1978-1980, enfin en 1985-1986.

Présidences marquées par la participation au camp du OUI, le rajeunissement de la Fête, enfin reconnue nationale, la redynamisation des Grands Prix (dont celui du Patriote de l'année, que la Société lui remettra en 2001 pour «l'ensemble de son oeuvre»). Ces années marquèrent la Société, mais en retour la Société marqua profondément Jean-Marie, qui y resta toujours attaché. Il reviendra d'ailleurs siéger au conseil, où il apportera son soutien à ses successeurs, tout en lançant à 75 ans — éternelle jeunesse de son dynamisme patriotique — un projet favorisant l'intégration des nouveaux immigrants. Car ce voyageur des grands espaces avait rivé au coeur l'amour son pays et de sa langue, et n'avait de cesse de le faire partager par tous ceux que les vastes horizons de la mondialisation conduisent à s'installer au pays du Québec.

Des bons moments, il en aura vécu dans sa famille, dans son travail. Mais aussi des moments difficiles, dans sa vie professionnelle un très grave accident d'hélicoptère, et dans sa vie militante, la répression qui s'abattit sur les indépendantistes en octobre 1970 et qui lui coûta trois semaines de prison.

Des victoires, comme celle de 1976, mais aussi des défaites. Celles-ci furent nombreuses — en 1980, en 1982, en octobre 1995... —, mais jamais elles n'entamèrent sa confiance en lui et sa conviction que nous allions gagner. Car ce terrien savait que même si l'hiver est long, le printemps est toujours là, qui apporte ses promesses.

C'est par un jour de printemps qu'il nous a quittés. À nous, maintenant, de reprendre le collier et d'amener le Québec à bon port.