Lettre à Janette Bertrand - L'amour avec un grand B

«Chez vous, c'est chez nous, chez nous, c'est chez vous... aussi.» - Gilles Valiquette. Qui au Québec ne vous aime pas, Mme Bertrand? Bien avant que vous ne soyez consacrée femme du siècle par le public du Salon de la femme en 1990, vous étiez déjà un monument national. Si cet hommage a été jugé caricatural, il n'exprimait pas moins la reconnaissance que le Québec doit à la grande féministe que vous étiez avant l'heure.

J'aime l'éducatrice populaire que vous n'avez jamais cessé d'être pour améliorer les conditions des femmes. Mais par-dessus tout, j'admire chez vous d'avoir surmonté votre propre vulnérabilité et ce manque d'amour que vous avez souvent évoqué pour construire ce que vous êtes devenue. Une femme épanouie, pleine de compassion pour ses semblables.

Mais à 82 ans, tout monument national que vous êtes, Mme Bertrand, vous avez dit une bêtise. À votre dernier passage à Tout le monde en parle (TLMEP), vous avez répondu à une question alors qu'on vous en avait posé une autre. Une réponse qui, avouons-le, n'est pas à la hauteur de l'éducatrice populaire que vous êtes. Disons que vous n'avez pas beaucoup réfléchi à la question posée. Néanmoins, presque deux millions de Québécois, qui vous aiment et vous respectent, vous ont entendue. Combien parmi eux ont-ils noté l'erreur dans la question et la bêtise dans la réponse?

Comme tous les invités de TLMEP, vous deviez répondre à une petite entrevue formatée. De petites réponses à de petites questions. L'animateur a appelé cela «la question Janette». À la question: «Si tu avais une question à poser à une musulmane qui vit au Québec?», vous avez répondu, après un silence: «T'es de la visite [silence], qu'on aime, qu'on veut garder [silence]. Respecte-moi.»

La confusion dans la réponse

Il y a dans cette petite réponse toute la confusion dont le Québec souffre dès qu'il s'agit de musulmans et d'islam. Il y a aussi une contradiction flagrante dans le message caché dans cette petite réponse: il fait appel à l'intégration de l'immigrant tout en continuant à le considérer comme de la visite!

J'imagine que je ne suis pas le seul à avoir compris que votre réponse, Mme Bertrand, s'adresse particulièrement aux femmes musulmanes voilées qui vivent au Québec. Celles dont les médias ont tellement parlé qu'il est devenu apparemment difficile de faire la distinction entre les musulmanes voilées et les autres.

La question de Guy A. Lepage ne parlait pas de musulmanes voilées mais de musulmanes tout court. Le diable est dans les détails. Apparemment, vous n'êtes pas la seule à qui échappe cette nuance de taille. Et pourtant, faut-il le rappeler, la majorité des femmes musulmanes, au Québec et dans le monde, ne portent pas le voile. Elles ne sont pas toutes pratiquantes. Dans la rue, vous en avez croisé des centaines. Parlez avec elles.

Aussi attachées que vous aux valeurs de liberté et d'égalité, ces musulmanes sont des citoyennes à part entière. Certaines sont arrivées plus récemment que d'autres. Mais toutes ces femmes ne sont pas en visite, comme vous dites. Plusieurs ont des enfants nés ici. Certaines ont choisi des hommes d'ici comme mari. Quand je pense qu'il n'y a pas longtemps, aux nouvelles de TVA, Pierre Bruneau présentait une femme musulmane en tenant à préciser qu'elle était «non voilée». Ça semblait être l'événement du jour!

Puisque, de toute évidence, votre demande de respect s'adressait aux femmes musulmanes voilées qui vivent au Québec (sinon, je ne vois pas la raison d'être de la question), en quoi ces dernières ne vous respectent-elles pas, Mme Bertrand? La formule de l'entrevue ne vous permettait pas de vous expliquer, mais je devine par votre expression, «respecte-moi», que vous faites allusion à ces longues années de combat des femmes pour faire reconnaître leurs droits au Québec. Vous avez peut-être peur que tant d'efforts soient sabotés par des visiteuses musulmanes, devenues à travers les médias symboles du recul des droits des femmes.

Expression politique

Au risque de vous surprendre, moi aussi, Mme Bertrand, chaque fois que je croise une femme qui porte le voile islamique, ici ou ailleurs, je ressens une peine profonde. Mais le laïque que je suis n'explique pas son malaise devant le voile par le manque de respect. Ce serait trop simple — pour ne pas dire simpliste — que de réduire le phénomène du voile islamique au Québec à une affaire de manque de respect.

Ma peine trouve ses racines dans une histoire qui dépasse les frontières du Québec. Il y a 40 ans, des milliers de femmes et d'hommes musulmans ont désiré de toutes leurs forces atteindre plus de liberté dans le cadre d'une évolution démocratique. Leur volonté n'a pas été respectée. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé, au prix de leurs vies.

Le voile islamique n'est pas uniquement le symbole d'une appartenance religieuse. Il est aussi l'expression politique d'une déception. Il y a 30 ans, dans certains pays, le voile islamique n'existait pas. Les femmes ne se sentaient pas moins bonnes musulmanes que les musulmanes voilées d'aujourd'hui. Elles étaient modernes et aspiraient à plus de droits. Elles espéraient retrouver leur liberté dans la démocratie. Mais la démocratie n'a jamais vraiment été au rendez-vous. Avec la complicité tacite des grandes démocraties, on a tué dans l'oeuf tout élan démocratique des pays nouvellement indépendants, guerre froide oblige...

Sans démocratie, il n'y a pas de véritable justice, et sans justice, il n'y a pas de véritable paix sociale. Devant cette impasse, dans plusieurs pays musulmans, le repli sur soi est devenu le seul recours de milliers d'hommes et de femmes. La religion, lieu de toutes les espérances, a pris une place d'une ampleur égale au vide qui sépare les riches devenus plus riches et les pauvres devenus plus pauvres, créant ainsi des situations socioéconomiques désastreuses. L'immigration est devenue une solution de survie non seulement pour fuir la misère mais aussi pour réaliser le rêve de liberté. Néanmoins, certains immigrants arrivent avec les traces d'amertume d'un certain passé. Voilà pourquoi les pays du Nord n'ont pas échappé au phénomène islamique. Nous sommes au stade où le repli sur soi des uns provoque le repli sur soi des autres.

L'histoire du voile, Mme Bertrand, est encore longue à raconter. Si, dans certains pays musulmans comme l'Iran, le voile est imposé par la loi, dans d'autres pays, il cache d'autres dimensions, certaines frisant le surréalisme. Un jour peut-être, je vous en parlerai autour d'un verre. En attendant, je vous recommande vivement de lire Les Identités meurtrières d'Amin Maalouf.

Je me permets de vous répéter ce que vous avez enseigné toute votre vie à vos concitoyens, à savoir que la meilleure façon de gagner le respect de l'autre, c'est de se respecter soi-même. Lorsqu'on osera faire de la laïcité au Québec une affaire de tous par une charte nationale, lorsque le voile dans une institution publique sera aussi interdit que le crucifix à l'Assemblée nationale, alors le respect que vous demandez aux musulmanes voilées concernera tous les Québécois sans distinction. Mais nous n'en sommes pas encore là.

En vous attribuant le prix Condorcet 2003, le Mouvement laïque québécois a voulu souligner votre «remarquable contribution à l'élimination de préjugés, à la réhabilitation des exclus de notre société et à l'instauration d'un nouveau climat d'ouverture et de respect mutuel dans les discussions publiques de problèmes relevant d'options morales».

À votre dernier passage à TLMEP, une petite occasion s'est offerte à vous pour stimuler ce climat d'ouverture et de respect mutuels. À votre place, la question que j'aurais posée à une femme musulmane qui vit au Québec aurait été celle-ci: «Pourrais-je aller chez vous? J'aimerais jaser entre femmes avec vous... » Presque deux millions de Québécois, dont moi-même, vous auraient alors reconnue.