L'entrevue - Délinquance: le Québec rate la cible

Violence à l'école, cambriolages, vols à l'étalage: le criminologue Maurice Cusson s'attaque dans son dernier livre aux stratégies efficaces pour prévenir les crimes, petits et grands, du quotidien. Dans le fourre-tout des mesures en place, il départage le bon grain de l'ivraie.

Le Québec dépense peu et dépense mal en prévention. Environ sept millions de dollars pour quelque 140 projets destinés surtout à contenter tout le monde.

«La majorité des projets soumis ont très peu de liens avec la prévention de la délinquance, affirme Maurice Cusson en entrevue. À mon avis, il y a un peu trop de saupoudrage.» Selon lui, la plupart des demandes de financement présentées au ministère provincial de la Sécurité publique et au ministère fédéral de la Justice sont rejetées «justement parce que le lien avec une vraie prévention de la délinquance n'est pas là», affirme le directeur de l'École de criminologie de l'Université de Montréal.

La stratégie québécoise de la prévention de la criminalité, qui vient de fêter son premier anniversaire, reconnaît d'ailleurs l'incohérence caractérisant la prévention: actions multiples et éparpillées, absence significative d'évaluation, critères de financement discutables.

Auteur d'une dizaine de livres sur la délinquance, le crime et le châtiment, Maurice Cusson espère éclairer la lanterne des pouvoirs publics avec son dernier ouvrage, intitulé Prévenir la délinquance. Les méthodes efficaces. Publié au Canada et en Europe par les Presses universitaires de France (PUF), le livre s'adresse à tous les acteurs engagés dans la prévention (éducateurs, psychologues, travailleurs sociaux, policiers et autres experts). M. Cusson recense les initiatives réussies et ratées qui s'attaquent à la racine de la criminalité. L'auteur y parle aussi bien du succès des politiques de contrôle des armes à feu que de l'échec de la surveillance civile dans les quartiers.

En matière de violence à l'école, l'auteur condamne les thérapies individuelles ou en groupe, qui ne réduisent en rien le potentiel de délinquance d'un jeune. Il se montre tout aussi réfractaire aux conférences et exposés sur le respect de la loi — si chers aux policiers — qui ne donnent aucun résultat. M. Cusson cite en exemple le programme américain DARE, dans lequel les policiers encourageaient les ados à «dire non à la drogue» en 17 séances. Dans certains cas, les jeunes rencontrés par les policiers consommaient plus de drogues que leurs camarades qui n'avaient pas été sensibilisés au fléau. «Les policiers perdent leur temps s'ils s'imaginent faire de la prévention quand ils vont dans les écoles. Peut-être que ça se défend comme mesure de relations publiques», dit-il.

À l'opposé, la délinquance fléchit dans les écoles adoptant un code de conduite assorti de sanctions. Si elle n'est pas trop sévère, la punition permet à l'enfant de comprendre la gravité de ses gestes en plus de le persuader de traiter les autres de manière équitable. Les recherches montrent que les écoles où l'application des règles est laissée à la discrétion des enseignants vivent les pires problèmes de violence. Avec le temps, ils finissent par hésiter avant d'appliquer les sanctions. Résultat? Les étudiants en viennent à penser que les règles sont tombées en désuétude et ils les transgressent sans gêne. En revanche, les écoles non violentes présentent une caractéristique commune: elles sont dotées d'un code valable pour tous. Les écarts de conduite y sont punis à tout coup.

Cette analyse ne relève pas de l'opinion mais du constat. Contrairement aux idées reçues, il est possible de mesurer l'impact d'un projet de prévention par l'évaluation scientifique. Aux États-Unis, et ailleurs dans le monde, les chercheurs comparent le taux de criminalité avant et après la réalisation d'un projet concret. Malheureusement, le Québec se dérobe trop souvent à cette obligation de rigueur. «C'est un problème qui existe dans toute la francophonie. On a peu d'évaluations, précise M. Cusson. Il n'y a pas de tradition ou de culture d'évaluation, avec le résultat que les idées sur la prévention restent des idées floues. Il y a beaucoup de bons sentiments et très peu d'actions très précises ou évaluées de façon systématique.»

À ce chapitre, les Anglo-Saxons se distinguent par leur souci d'objectivité. Ce n'est donc pas un hasard si les expériences les plus prometteuses portent la griffe des Américains ou des Britanniques dans l'ouvrage de M. Cusson. Des exceptions locales viennent confirmer la règle.

À Boucherville, la police et les principaux responsables de la prévention ont combiné leurs efforts pour arriver à endiguer les cambriolage à domicile. La police a intensifié les enquêtes et arrestations contre les voleurs, tandis que les spécialistes de la prévention ont visité les citoyens pour leur proposer des améliorations à la sécurité de leur maison. L'effort a porté ses fruits: les entrées par effraction ont subi une baisse.

Le professeur et auteur ne tarit pas d'éloges pour les travaux de son collègue Richard E. Tremblay, qui étudie depuis des années la violence chez les jeunes enfants. L'homme n'est jamais plus mauvais qu'à l'âge de deux ans, a découvert M. Tremblay. Et c'est seulement sous la pression parentale qu'il apprend à se contrôler, d'où l'importance de doter les parents des meilleurs réflexes possibles.

C'est un exemple de «prévention sociale», une catégorie englobant tous les projets ciblant l'individu et son milieu. L'approche est complémentaire à la «prévention situationnelle», qui vise à décourager les délinquants de sévir. L'occasion fait le larron, dit l'adage; il faut donc l'en priver. Verrouiller ses portes de voiture, se doter d'un système d'alarme ou de caméras de surveillance constituent autant d'illustrations réussies de la prévention situationnelle.

Maurice Cusson déplore la faible place accordée à cette philosophie pragmatique dans la stratégie nationale de la prévention de la criminalité adoptée par Québec. «Ils se sont fermés à la prévention situationnelle, dit-il. Ils ont adopté l'étiquette prévention par le développement social, qui est une notion assez floue que l'on n'a jamais voulu définir précisément. Elle inclut des choses comme la lutte contre la pauvreté, ou la rénovation urbaine. C'est vague, c'est ambitieux à l'excès. Au nom de [cette approche], on a décidé de ne pas financer les projets de prévention situationnelle. Il y a une espèce de parti pris dogmatique qui est regrettable, parce que les deux formes de prévention vont de pair.»

À l'heure actuelle, les groupes communautaires sont les principaux bénéficiaires des budgets dévolus à la prévention de la criminalité. Ils se préoccupent davantage de venir en aide à leur clientèle-cible que de la lutte contre la délinquance. L'argent de la prévention n'est pas toujours utilisé à cette fin. «C'est intéressant que les groupes communautaires se consacrent à la prévention. Ils gagneraient cependant à ce que leurs projets soient jugés avec plus de rigueur», dit-il.

Selon Maurice Cusson, il faudra en arriver à quantifier et mesurer le succès des programmes en place, afin que le concept de la prévention prenne tout son sens. «On n'est pas encore assez avancé pour arriver à éliminer les projets qui ne marchent pas.» Dans un monde où la répression n'a plus la cote, la prévention gagne du terrain, même au sein des services de police. L'évaluation devient un impératif pour arriver à l'excellence.