J2M règle ses comptes

Jean-Marie Messier est convaincu d’avoir été la victime d’une «spirale de la défiance» créée par ses propres erreurs, un retournement brutal des marchés et une machine à rumeurs qui le visait directement et à laquelle il dit vouloir «tordr
Photo: Agence France-Presse (photo) Jean-Marie Messier est convaincu d’avoir été la victime d’une «spirale de la défiance» créée par ses propres erreurs, un retournement brutal des marchés et une machine à rumeurs qui le visait directement et à laquelle il dit vouloir «tordr
Depuis L'Avare de Molière, les Français ne se sont jamais réconciliés avec l'argent. Hier porté aux nues, Jean-Marie Messier est aujourd'hui traité de tous les noms dans son propre pays. Plusieurs journalistes de la presse sérieuse s'adressent à lui comme s'il sortait de prison ou qu'il avait commis un viol.

Toujours en quête de publicité, l'ancien patron du conglomérat de la communication Vivendi Universal rencontrait cette semaine la presse internationale à l'occasion de la sortie de son livre intitulé Mon vrai journal (Balland). Le titre évoque en France le nom d'une émission de télévision satirique animée par l'humoriste Karl Zéro.

Malgré ses faux airs détendus, Jean-Marie Messier a définitivement perdu les allures de wiz kid qui lui collaient à la peau depuis ses débuts comme jeune technocrate dans les cabinets ministériels, puis comme membre du club sélect des très grands patrons français. On perçoit les traits tirés sous le maquillage. Quoi qu'il dise sur la «page qui se tourne» et «le chapitre qui se termine», Jean-Marie Messier est venu régler des comptes.

J2M est convaincu que, sans la campagne de rumeurs dont Vivendi Universal a été l'objet et surtout sans la polémique qui a entouré la vente de sa filiale Vivendi Environnement en pleine campagne électorale française, il serait toujours président du troisième groupe de communication mondial.

La consolidation de Vivendi Universal, né de la fusion en 1999 de Vivendi (l'ancienne Générale des eaux propriétaire de Canal Plus) et de Seagram (propriétaire d'Universal Picture et d'Universal Music), impliquait obligatoirement la réorientation des activités du groupe vers les communications. La dernière étape de cette opération, et la plus importante, devait être la vente de son joyau, l'ancienne Générale des eaux rebaptisée Vivendi Environnement.

«Dès que j'en ai parlé, au moment de l'élection présidentielle, cela a suscité des réactions d'inquiétude.» Jean-Marie Messier dit ne pas comprendre pourquoi Le Monde a fait sa une sur le sujet en pleine campagne électorale.

Messier s'étonne surtout que «ce qui était impossible en 2001 passe comme une lettre à la poste en 2002». La vente de Vivendi Environnement a été annoncée récemment sans susciter le moindre remous.

L'événement n'aurait peut-être pas braqué toute la classe politique si Messier lui-même n'avait pas déclaré un peu plus tôt qu'il fallait en finir avec l'exception culturelle française. «J'ai eu une phrase malheureuse qui a déclenché une polémique et je la regrette», dit le nouveau converti à la diversité culturelle.

Jamais Messier n'aurait imaginé que cette phrase, prononcée au moment où il emménageait dans un immense appartement de New York, ferait tant parler.

Plus généralement, Jean-Marie Messier est convaincu d'avoir été la victime d'une «spirale de la défiance» créée par ses propres erreurs, un retournement brutal des marchés et une machine à rumeurs qui le visait directement et à laquelle il dit vouloir «tordre le cou».

Messier aurait-il aussi été victime de l'antiaméricanisme, qui se porte plutôt bien en France ces jours-ci? Il ne le dira pas.

«On a voulu me présenter comme Messier l'Américain. Ayant fait l'acquisition d'une grande société américaine, il fallait pourtant y aller et que ça marche!» À propos de l'appartement de 17,5 millions $US acheté pour lui et sa famille, il dit qu'il le quittera bientôt parce qu'il n'a plus les moyens d'y habiter. Quant à l'Airbus qu'il aurait acheté et aménagé pour son usage personnel aux frais de Vivendi, il dit n'y être jamais monté. Cet Airbus, dit-il, n'était pas l'avion de Vivendi, mais propriété d'une filiale de leasing, Aéro Services.

«La réalité, c'est que les gens qui n'arrêtent pas d'en parler ont volé dans cet Airbus et que je n'y suis pas monté une minute. On a créé une bulle Messier. Cette bulle de rumeurs, je souhaite qu'elle se dégonfle.»

Vivendi n'est pas Enron

Alors que des enquêtes sont en cours en France et aux États-Unis, Jean-Marie Messier tient surtout à nier toute rumeur de corruption ou de scénario à la Enron.

«Il y a eu une époque où l'on disait que les politiciens étaient tous pourris. C'est maintenant au tour des hommes d'affaires. On veut maintenant faire croire à un Enron à la française. Chez Vivendi, il n'y a pas eu de fraudes comptables.»

Même l'achat par Vivendi pour six milliards d'euros de ses propres titres en 2001, alors que la société était déjà très endettée, a été fait au vu et au su du conseil d'administration, dit-il. «Neuf réunions du conseil d'administration ont eu l'occasion de délibérer sur ces achats.»

Les enquêtes criminelles en cours aux États-Unis et en France n'ont toujours mené à aucune accusation précise. Mais si tel devait être le cas, Messier dit qu'il ne craint pas d'aller témoigner.

L'homme se console en faisant remarquer qu'il est loin d'être le seul p.-d.g. à avoir perdu son emploi depuis un an. Et l'ancien président d'énumérer les entreprises qui ont récemment congédié leur patron: Bertelsmann, France Telecom, British Telecom, AOL, AOL-Time Warner, Yahoo!, etc.

On sent que la douleur ne serait pas si grande si Messier n'avait pas emprunté cinq millions d'euros sur son compte personnel pour acheter, à 50 $US pièce, des actions de Vivendi qui ne valent plus que 8 $US. Il évoque cet épisode comme une preuve de la confiance qu'il a toujours eue dans l'entreprise qu'il dirigeait.

Cela explique aussi pourquoi Jean-Marie Messier refuse de critiquer la stratégie actuelle de Vivendi. Pas question de commenter la nomination de Barry Diller, l'ancien patron de USA Networks, à la tête des opérations américaines du groupe. La fortune ou la faillite de Messier dépend entièrement des hauts et des bas du titre boursier de Vivendi Universal. Il ne faut donc pas compter sur lui pour faire des remous.

Ce qui ne l'empêche pas de régler quelques comptes. Messier en veut particulièrement à Claude Bébéar, le patron de l'empire français de l'assurance Axa. Voulant poser en parrain du capitalisme français, il aurait contribué à retourner les membres du conseil d'administration. Qualifié dans le livre de «grand chasseur de fauves, et pas seulement en Afrique», Bébéar n'était alors ni membre du conseil ni actionnaire de Vivendi. C'est lui qui, allié à la famille Bronfman, fera pourtant nommer Jean-René Fourtou dans le fauteuil de Messier.

Sur son nouveau métier de «conseiller», il ne dit pas un mot puisque ces activités doivent demeurer, dit-il, «en dessous du radar des médias». Celui qui ne jurait que par le libéralisme économique hier encore en profite tout de même pour faire quelques suggestions.

Il plaide pour la limitation du recours aux stock-options, le retour d'une certaine prédominance du politique sur le tout-économique et l'introduction de contre-pouvoirs face à la mondialisation.

Serait-il devenu social-démocrate? Pas vraiment. Le capitalisme américain est «amoral», dit-il. «Oui, mais je n'ai rien à y redire. J'accepte ses lois et je ne me plains pas.»

Ah bon?

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