Témoignage - Lettre intime aux toxicomanes

J'arrive de loin. J'arrive de creux. En fait, j'arrive de l'enfer. Depuis une vingtaine d'années, j'ai sombré dans la toxicomanie. Successivement, j'ai développé des dépendances à l'alcool, aux médicaments et à la drogue, la cocaïne.

Au cours des 12 dernières années, j'ai eu recours à sept thérapies dans cinq centres de traitement différents. Pendant toutes ces années de consommation, j'ai englouti environ deux millions de dollars. Plus grave encore, je me suis détruit sur tous les plans: physique, mental et moral. Défait. Démoli. Avec tous les mauvais comportements que cette maladie engendre: mensonge, manipulation, malhonnêteté, irresponsabilité. Avec, aussi, toutes les conséquences qu'on peut imaginer, et dont les plus importantes ne sont pas d'ordre matériel: peine des proches, perte d'estime de soi, manque de confiance, absence de crédibilité. Le vide. Le néant. L'enfer, je vous dis.

D'une rechute à l'autre, il y a eu, bien sûr, quelques bonnes périodes, ici et là. Quelques semaines, quelques mois d'abstinence. Une année complète? Jamais. Mon record? 50 semaines, du 25 juin 2000 au 13 juin 2001: un pur délice, un pur bonheur! Accompagné d'un merveilleux cadeau, celui d'aider d'autres toxicomanes à s'en sortir... jusqu'à ce que je trébuche de nouveau, et pour 13 longs mois... jusqu'au 10 juillet dernier.

Au moment d'écrire ces lignes, j'en suis à ma 105e journée d'abstinence et j'en suis très fier! D'autant plus fier que c'est la première fois que j'y arrive par moi-même, sans avoir à recourir à une autre thérapie... Sans doute parce que j'ai touché mon bas-fond et que j'ai atteint ce qui est si important pour un toxicomane: l'écoeurement de la drogue, bien sûr, mais surtout de soi.

Vous dire le bien-être que je ressens maintenant: d'abord, oui, la santé, physique et mentale; ensuite, la capacité de me responsabiliser de nouveau, de reprendre ma vie en main; puis, ce goût de vivre, cette joie de vivre, qui n'y étaient plus; enfin, les mines réjouies de ma famille et de mes amis. Tout cela, dans un climat de paix, de calme et de sérénité. Avec, comme seul projet, de donner un sens à ma vie.

J'entends la souffrance des gens qui m'entourent. Elle est là, réelle, palpable. Cette détresse, je l'ai ressentie, au plus profond de moi. Elle m'interpelle quand je la vois chez les autres...

Parce que je sais qu'au fond de vous, refoulées, se brassent des émotions d'une intensité inouïe, résultats de blessures, de douleurs et de souffrances ravalées... Parce qu'au coeur de votre coeur, de nombreuses carences affectives n'ont pas encore trouvé le chemin de l'aimer et du laisser-aimer...

Parce que la vie est difficile, parce que vous vous en sentez absent ou parce qu'elle vous apparaît trop lourde à porter dans ce qu'elle vous sollicite d'énergie...

Parce qu'il y a ce vide, ce grand trou noir qui vous habite et que vous ne remplissez que de votre tristesse, votre désarroi et votre désespoir...

En vous écrivant ces lignes, amis qui souffrez encore, je souhaite seulement vous transmettre la force de l'espoir et le don de croire. De croire en vous.

Votre histoire et la mienne, sans être pareilles, se ressemblent. Un peu plus de ceci, un peu moins de cela. Pilules, alcool, drogues, jeu, nommez-les tous, furent nos soupapes pour nous soulager de ce qui était devenu à la longue insupportable et intolérable. Nous savons bien qu'il n'y a là aucune réponse vraie aux soubresauts d'une âme en mal de vivre ou d'une vie sans âme.

On dit qu'à tout malheur quelque chose est bon. C'est vrai. Je ne souhaite à personne de connaître cet enfer, mais ceux qui ont eu le privilège d'en sortir vous diront quelle merveilleuse expérience de découverte, de connaissance et d'amour d'eux-mêmes cette épreuve leur a apportée. «Qui suis-je? D'où viens-je? Où vais-je?», disait Nietzsche. Toutes questions qui sont fondamentales pour tout être humain mais dont les réponses ne viennent souvent que dans la souffrance et la détresse. Ce fut mon cas. Ce que j'ose appeler «mon réveil spirituel». Et qui n'est rien d'autre que la recherche du sens de la vie.

Car, voyez-vous, dans ce monde matérialiste qui nous intoxique, dans cette société qui est en pleine crise de valeurs et qui se déshumanise, plus que jamais, la recherche du sens des choses s'impose. Cela, pour moi, correspond à une quête de spiritualité et à un besoin de témoigner. Avec des valeurs humaines aussi simples que le respect, l'intégrité, l'ouverture d'esprit, la compréhension, la tolérance, l'empathie, la compassion, le partage, l'entraide, la solidarité... Changer le monde, c'est d'abord se changer soi-même.

En m'adressant aujourd'hui aux gens défaits, désespérés et découragés, je souhaite allumer quelque chose en eux qui les libère de leur noirceur et comble leur vide intérieur. En leur disant qu'il faut s'accrocher et espérer même s'il faut plusieurs fois tomber et chaque fois se relever. De peine et de misère. Un jour peut arriver, je sais de quoi je parle, où notre vie retrouve enfin un sens.

Et vous qui me lisez, je sais que dans vos efforts pour vous en sortir, il y a eu, comme pour moi, ce va-et-vient constant entre succès et échecs, entre abstinence et consommation. Et que très souvent, au détour d'un moment de découragement, le suicide vous est apparu comme le grand soulagement final, la solution aux solutions qui ne venaient pas ou qui ne duraient pas... Je vous respecte et je vous comprends.

Car je crois que si vous souffrez en ce moment, si vous vous sentez terriblement seuls, si vous avez l'impression que plus rien ne compte et que vous ne comptez plus pour personne, sachez que nous sommes des milliers comme vous, près de vous, avec vous. J'ai vu s'opérer autour de moi des miracles faits de rencontres d'hommes et de femmes qui, face à face, se regardant les yeux dans les yeux, s'écoutant, se parlant, ouvrant tranquillement leur coeur et laissant l'autre y entrer, ont retrouvé, non sans difficultés, bien sûr, mais avec courage, la paix, la sérénité et un sens à leur vie.

Et surtout, ils ont retrouvé leur liberté et leur dignité. Alors, gardez espoir... L'espoir est une bonne chose, et les bonnes choses ne meurent jamais.

jfbertrand@arobas.net