Le règne de l'arbitraire - Le conflit à Radio-Canada, un révélateur de société

Cette déclaration est le résultat d'une journée de réflexion réunissant universitaires, journalistes et autres acteurs de la société civile sur l'enjeu que constitue le service public pour la vie démocratique. Le conflit de travail à Radio-Canada a servi de révélateur à ce groupe de discussions qui a pris acte du fait que les valeurs de justice sociale ont foutu le camp et que la précarité a été instaurée en système même dans une institution qui se targue d'être une référence en matière de service public.

Les questions de la précarité, de l'équité entre hommes et femmes, entre employés francophones, autochtones et anglophones, qui caractérisent ce conflit, sont autant de problèmes sociaux qui interpellent tous les citoyens.


La précarité est une tendance lourde que plusieurs groupes de travailleurs tentent en vain de contrer. Cette précarisation des emplois a des effets désastreux en ce qu'elle affecte la qualité des services publics, qu'elle fragilise la structure sociale et altère la capacité de toute une partie de la main-d'oeuvre de devenir des acteurs sociaux à part entière.


Comment un sentiment d'appartenance à une entreprise ou à des valeurs de service public peut-il se développer dans un contexte d'instabilité institutionnalisée? Il nous apparaît que la précarité imposée au nom des forces du marché condamne un trop grand nombre d'employés à jouer un rôle d'exécutants sans aucune prise sur la finalité de leur travail. Le développement d'une expertise professionnelle devient impossible, ce qui entraîne fatalement une dégradation des services.


Il faut se donner des balises pour que les artisans des services publics puissent avoir leur indépendance et travailler au seul nom de l'intérêt commun. Il est impératif de redonner un sens aux codes du travail qui perdent constamment du terrain devant le rouleau compresseur des lois du marché et du droit de gérance. On n'a qu'à penser aux 8000 femmes aides-domestiques qui sont exclues de l'application des normes minimales du travail par le gouvernement du Québec. Des réformes s'imposent du côté de la protection sociale pour inclure les personnes qui ont fait les frais des compressions.


Il faut non seulement créer les conditions favorables à la syndicalisation mais également revoir les objectifs poursuivis par le mouvement syndical, qui n'a pas toujours su opposer une résistance suffisante à l'introduction des clauses discriminatoires à l'endroit des jeunes salariés.


Une autre menace au mandat de service public est l'application des modes de gestion du secteur privé, si bien que l'État ne joue plus son rôle. Dans le cas de Radio-Canada, par exemple, le choix de la programmation est conditionné par des impératifs commerciaux en perdant de vue la mission culturelle et d'information qui a été confiée au diffuseur public par le Parlement fédéral.


Le fait que la SRC refuse d'assurer un niveau de production maison d'émissions culturelles et de variétés tant à la radio qu'à la télévision laisse croire que la tendance à la privatisation va s'accentuer. Radio-Canada va ainsi se délester d'une partie de sa mission pour devenir une courroie de transmission pour les productions privées réalisées à rabais dans le but de plaire. Le diffuseur public a des comptes à rendre: il doit assumer ses responsabilités dans la défense de l'intérêt commun contre le monopole du secteur privé. Dans une société libérale, les citoyens ont droit à un abri minimal face à la rationalité économique dominante.


Nous sommes à la croisée des chemins. La situation conflictuelle à Radio-Canada nous force à réagir et à remettre en question ces orientations qui n'ont jamais fait l'objet de débat public et qui nous font constater l'importance de sortir du rôle de spectateur pour se réapproprier l'espace public. Nous refusons d'être considérés comme des consommateurs; c'est en tant que citoyens que nous prenons position. Nous refusons la vision qui voudrait que la culture et l'information soient rabaissées au rang de marchandises.


Il est impératif de se réapproprier un débat sur les changements fondamentaux qui sont en cours. Il s'agit bel et bien d'un débat de société auquel on ne peut échapper. Affirmons-le haut et fort, la précarité et l'iniquité sont incompatibles avec le service public. Il faut que cesse le règne de l'arbitraire. Il en va de la vigueur de nos démocraties.

Frédéric Bastien
Marie-France Bazzo
Mario Cardinal
Isabelle Fortier
Alain-G. Gagnon
Stéphan Gervais
Anne-Marie Gingras
Peter Graefe
Ghislain Hallé
Line Pagé
Andrée Lajoie
Louiselle Lévesque
Pierre Maisonneuve
Greg Nielsen
Chantal Perrault
François Rebello
Brian Young