Danse - Casse-tête vivant

Quatre artistes, deux du Québec et deux de la France, vont faire dialoguer leurs oeuvres chorégraphiques, dans un projet inédit orchestré par l'Agora de la danse et le Groupe des 20 de la région Rhône-Alpes.

Foyer de rencontre dynamique, qui parcourt actuellement la France et voyagera sous peu à travers le Québec, Puzzle danse réunit en un spectacle les courtes pièces des Québécois Hélène Blackburn et Harold Rhéaume et des Français Denis Plassard et François Veyrunes. Mais le projet va au-delà de l'échange entre cultures cousines et transcende la simple juxtaposition d'oeuvres au départ étrangères l'une à l'autre. Puzzle danse cherche à enchevêtrer des visions artistiques, à jumeler des langages chorégraphiques.

Lier les oeuvres de chacun: voilà le défi que les quatre protagonistes de Puzzle danse se sont lancé. Pour y parvenir, une consigne s'est imposée, à la fois toute simple et fondamentale dans l'histoire de la danse: chorégraphier un duo entre un homme et une femme. Mais surtout, les artistes se sont promis de créer dans un esprit d'ouverture à l'autre, dans l'expectative d'une mise en commun des oeuvres.

Joint il y a quelques semaines à Québec où il vit depuis plus d'un an, le chorégraphe Harold Rhéaume préparait son départ pour Albertville, là où les quatre acolytes se présenteraient mutuellement leur pièce pour la première fois. À la veille de mettre ensemble les morceaux d'un grand puzzle chorégraphique, Harold Rhéaume n'osait trop en dire. Mais déjà, il insistait sur la volonté commune de créer un tout. «Ensemble, on va créer des liens entre les pièces pour habiller le spectacle, explique-t-il. Et l'habillage ira peut-être jusqu'à s'intégrer dans les pièces des autres. L'important pour nous, c'est de casser le côté systématique un duo, un noir, un duo, un noirÉ et d'arriver à créer un spectacle en gardant chacune des signatures distinctes». Les chorégraphes auront donc non seulement un droit de regard, mais aussi celui de s'immiscer dans la pièce de l'autre. L'expérience, décuplée par la fait qu'elle se vivra vingt et un soirs quasi consécutifs sur diverses scènes françaises et québécoises, s'annonce à la fois fascinante et troublante. «Je n'ai jamais vécu ça de me confronter à d'autres visions, confie le chorégraphe. Il s'agit vraiment de mettre ton art sur la table. Ça, c'est unique».

Pour son duo Morta, Harold Rhéaume envisage difficilement l'intervention d'autres danseurs, surtout à cause de la thématique qu'il explore: celle du deuil, vécu récemment avec virulence. «C'est très lié à ce qui s'est produit cet été où une amie, à l'âge de 26 ans, est vraiment partieÉ comme ça, raconte le chorégraphe, encore ébranlé. Ça m'a perturbé beaucoup. J'avais envie d'exorciser ça de façon concrète.» Au caractère intimiste du sujet abordé s'ajoute l'atmosphère de huis clos qui caractérise toutes les oeuvres de Rhéaume, y compris Morta. Mais le chorégraphe se dit ouvert puisqu'il a conçu la structure de sa pièce en fonction des aléas du puzzle, en la constituant de différents segments avec lesquels il est possible de jouer, de recomposer. «Les protagonistes [interprétés par Lydia Wagerer et moi-même], auront un passé et un futur dans ce spectacle, décrit-il. Morta sera un arrêt ou un point d'orgue, mais il y aura prologue à la pièce et un long épilogue.»

Bien qu'elle ne fût pas concertée, la forme du couple amoureux devrait émerger de l'ensemble des quatre pièces, selon le chorégraphe, la contrainte du duo homme-femme réduisant passablement le champs des possibles. Puzzle danse sera donc aussi «une variation sur un même thème» d'après Rhéaume. Mais «on va avoir de belles surprises, autant dans les similitudes entre les pièces, que dans leurs différences» précise-t-il.

Pour le chorégraphe français Denis Plassard, la relation amoureuse s'est aussi imposée d'emblée. Mais ce n'est pas l'univers intimiste de leur rapport qui l'intéresse, au contraire. Parloir traite de ce qui alimente toutes les oeuvres de Plassard: la relation au texte et à son sens. «Je m'imaginais un couple qui se parle, mais avec des mots qu'on ne comprend pas — on a inventé un langage qui ne veut rien dire du tout, explique Denis Plassard. Mais on joue justement sur le fait que le texte a ici le même rapport au sens et à la signification que le mouvement — qui ne veut jamais dire une chose précise.» La danse très physique de Plassard sert donc de langage corporel pendant que les paroles évoquent les non-dits et les sous-entendus qui truffent souvent la communication à l'intérieur d'un couple.

La parole est aussi au coeur de Petite étude sur le courage de la Québécoise Hélène Blackburn. Sur la lancée de son magnifique Courage mon amour, présenté il y a quelques semaines à l'Agora de la danse, le duo explore les motivations profondes des danseurs dans l'exercice de leur art. Enfin, François Veyrunes appelle le duel dans La poule ou l'oeuf?. Le chorégraphe français confine ses protagonistes à un espace restreint, les livrant à leurs pulsions mutuelles sur un ton qui oscille entre le ridicule et le grandiose. Quatre danses, deux pays, huit danseurs s'entrecroisent donc pour former le casse-tête vivant de Puzzle danse.