Il y a 50 ans, la grève de Murdochville - Défricheur de liberté

La grève de Murdochville, déclenchée le 11 mars 1957, est sans contredit un des débrayages les plus importants de l'histoire du Québec. Ce conflit, qui met aux prises les 1000 travailleurs de la mine de cuivre et leur employeur, la Gaspé Copper Mines, filiale de la compagnie Noranda, s'étend sur sept mois et nous ramène à l'époque pas si lointaine du duplessisme.

Si, au sud de la frontière, notre voisin fait la chasse aux communistes, ici, au Québec, la gauche naissante doit faire face au même traitement qui l'empêche de faire progresser les droits et les libertés des travailleurs. Le militant et syndicaliste Émile Boudreau en sait quelque chose puisqu'il a oeuvré toute sa vie pour que la lumière se fasse au bout du tunnel.

Une vie engagée

J'ai eu, en effet, le privilège de rencontrer, en mai dernier, un des principaux acteurs de la grève de Murdochville. À propos d'acteurs, ce ne sont pas les personnalités d'envergure qui manquent. Un jour ou l'autre de ce long conflit, les Louis Laberge, Michel Chartrand, René Lévesque, Jean Marchand, Pierre Elliott Trudeau et j'en passe poseront le pied à Murdochville sous différentes enseignes. Émile Boudreau est un personnage incontournable de la grève de Murdochville, travaillant toutefois dans l'ombre plutôt que sous les projecteurs.

Acadien d'origine né à Petit-Rocher, au Nouveau-Brunswick, Émile Boudreau s'installe au Québec avec sa famille dès l'âge de trois ans et s'établit en Abitibi au tournant des années 30, la crise économique forçant un retour à la terre par la colonisation de territoires non occupés. Pratiquant tous les métiers, il carbure à la politique en même temps qu'il se fait mineur à la mine Normétal, ce qui coïncidera avec le début de sa longue carrière syndicale.

C'est à l'été 1953 qu'Émile Boudreau prend contact avec la Gaspésie. La ville minière de Murdochville en est à ses premiers pas dans l'histoire du Québec. Maurice Duplessis annoncera fièrement la fondation de cette nouvelle ville qui doit son nom au président de la Noranda Mines, James Murdoch. Âgé de 38 ans, Boudreau est régulièrement de passage dans la région à titre de collaborateur à l'accréditation syndicale des mineurs, férocement contestée par la Gaspé Copper Mines depuis 1952.

Grève et syndicalisme

Mars 1957: voilà qu'éclate la grève de Murdochville, les mineurs exigeant l'obtention d'une reconnaissance du droit d'association professionnelle. Déclenchée le 11 mars 1957 à la suite du congédiement du président du syndicat, Théo Gagné, les employés débraient en implantant des piquets de grève. La compagnie réagit aussitôt. Un juge appuie la position de Noranda en décrétant que cette forme de manifestation est illégale car le syndicat des grévistes ne possède pas de certificat d'accréditation. Un scénario prévisible s'ensuit: la compagnie fait appel à des briseurs de grève et la police provinciale est dépêchée sur les lieux par le premier ministre Duplessis afin de rétablir l'ordre. Après sept mois, la grève est perdue. Quant au syndicat, il n'obtiendra son certificat de reconnaissance syndicale qu'en 1965.

Entre 1953 et 1965, Émile Boudreau est un militant infatigable. «Ma job, c'était de faire de la propagande pour que les travailleurs s'organisent et qu'ils se syndicalisent, autant que possible. À Murdochville, on faisait des assemblées dans des camps. On était tellement dangereux que des policiers provinciaux débarquaient pour nous empêcher de se réunir. On était étiquetés comme des méchants communistes», souligne-t-il, le sourire au coin des lèvres. À cette même époque, Boudreau fait également ce travail en Abitibi et sur la Côte-Nord avec des moyens fort limités. Il parcourt la province avec son véhicule, parfois accompagné, souvent seul.

Cigarette à la main, Émile Boudreau me confiera également que «pendant plus de deux ans, le gouvernement a permis que l'on mette des barrières aux deux extrémités de Murdochville. On nous disait que c'était pour protéger la forêt du feu! C'était plutôt pour rendre service à la compagnie, c'est-à-dire pour empêcher des gars comme moi de faire leur travail. On se réunissait dans les vieux camps de la compagnie. La police nous courait dans le bois. Une des façons de s'organiser, c'était de se sacrifier. Il fallait être fou pour faire de l'organisation dans des conditions pareilles. On a manqué notre coup plusieurs fois. On a finalement obtenu l'accréditation en 1965. À mon époque, un syndicat était considéré comme un organisme qui n'avait pas le droit de vivre. On a lutté sans arrêt pour obtenir, en 1979, la Loi de la santé et de la sécurité au travail. Ça s'est fait en donnant des coups de pied dans les portes!»

Émile Boudreau a donné le meilleur de lui-même à Murdochville. Il a été témoin de sa fondation, a consacré une partie de sa vie à défendre et à conscientiser les travailleurs et a appris la fermeture définitive de la mine au petit écran, en 2002. Il désirait combattre un anachronisme flagrant dans le contexte de la Révolution tranquille, soit cette atmosphère antisyndicale qui régnait encore au Québec à l'aube des années 60. Décédé le 8 novembre 2006 à l'âge de 90 ans, Émile Boudreau a été toute sa vie durant un militant, un engagé, un enragé, un assoiffé de justice sociale, un défricheur de liberté. Bref, une espèce en voie de disparition en ce début de XXIe siècle. Selon ses dires, il n'était qu'un «gars de passage». Peut-être bien. Mais disons que son passage a permis de marquer de façon décisive l'histoire moderne du Québec.

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