L'équité pour les réalisatrices? Une belle fiction!

En janvier dernier, une vingtaine de réalisatrices du Québec se sont réunies à l'occasion de la visite de Coline Serreau, cinéaste et activiste française, à Montréal. La rencontre, qui devait être l'occasion de discussions autour du cinéma au féminin, a créé une véritable commotion. Comment parler de cinéma quand on n'en fait presque pas?

Tour à tour, les réalisatrices ont apporté leurs témoignages sur les embûches qu'elles ont rencontrées. Des cinéastes, même d'expérience, même ayant fait leurs preuves plus d'une fois, n'accèdent pas ou plus du tout aux budgets de longs métrages. Et que dire de la relève? Alors que plusieurs jeunes hommes tournent un premier long métrage, le premier film d'une jeune femme sur nos écrans est un événement rarissime. Pourtant, les femmes sont aussi nombreuses que les hommes dans les cours de cinéma et de communication.

Devant ce constat atterrant, les réalisatrices, toutes générations confondues, ont exprimé leur colère et décidé de s'unir pour faire changer les choses, définitivement!

De pire en pire

Il y a 15 ans, le collectif Moitié-Moitié, fondé par quelques femmes du milieu institutionnel et indépendant du cinéma au Québec, avait recueilli des données sur le financement des films auprès des institutions. Leurs recherches révélaient qu'en 1985-86, les femmes obtenaient 16 % de l'enveloppe de production de la SODEC, documentaire et fiction compris. Les professionnelles du milieu avaient alors exigé que des mesures urgentes soient prises pour rétablir l'équilibre entre les hommes et les femmes cinéastes. Vingt ans après ce constat, la situation, au lieu de s'être améliorée, s'est encore détériorée!

Aujourd'hui, les films à petit budget sont encore le lot des femmes, qui ont réalisé 23 % des films avec 14 % de l'enveloppe budgétaire. La situation est pire en ce qui concerne le long métrage fiction: les femmes ont reçu seulement 11 % de l'enveloppe long métrage au Québec (SODEC) et 11 % au Canada (enveloppe long métrage francophone de Téléfilm Canada)! La situation s'améliore à peine du côté des jeunes de la relève: les femmes n'ont reçu que 28 % des fonds dans le programme «Jeunes Créateurs» de la SODEC.

Ce constat est extrêmement alarmant pour les réalisatrices, qui attendent le fameux retour de balancier promis par les institutions et apparemment inévitable. Force est de reconnaître qu'il est vain d'attendre la bonne volonté des producteurs, distributeurs, télédiffuseurs et organismes subventionnaires. Les mentalités ne changent visiblement pas d'elles-mêmes!

En attendant, le cinéma québécois et la télévision québécoise nous présentent beaucoup plus de personnages masculins que féminins, offrent moins de rôles aux comédiennes, surtout lorsqu'elles dépassent la quarantaine, et reflètent davantage la vision et les préoccupations masculines. N'y aurait-il donc pas place pour la réplique? Une production audiovisuelle en santé ne devrait-elle pas refléter la diversité des points de vue de sa population?

Notre part de l'imaginaire

Nous revendiquons notre part de l'imaginaire et de l'identité culturelle de cette nation. Cette demande n'est pas celle d'un groupe marginal; c'est 51 % de la population qui n'a pas voix au chapitre! Cette majorité citoyenne paie ses impôts et contribue activement aux fonds des organismes subventionnaires en cinéma et en télévision!

Devant l'immobilisme de nos institutions, producteurs et diffuseurs, nous exigeons aujourd'hui, à nouveau, des mesures concrètes en faveur d'une équité de présence sur les écrans et de revenus pour les réalisatrices du Québec.

Nous réclamons que les fonds publics destinés au cinéma et à la télévision soient accordés de façon plus équitable aux réalisatrices et qu'une place plus juste soit accordée à leurs préoccupations, à leur vision du monde et à leur imaginaire, et ce, dans la diversité de leur origine ethnique et de leur mode d'expression filmique.

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Signé par les réalisatrices (étant donné qu'un seul réalisateur a accepté de signer cette lettre, pour une fois, le féminin l'emporte sur le masculin): Paule Baillargeon, Manon Barbeau, Josée Beaudet, Sophie Bissonnette, Judith Brès, Mireille Dansereau, Helen Doyle, Pascale Ferland, Denise Filiatrault, Jeanine Gagné, Katerine Giguère,

Louise Giguère, Nicole Giguère, Karina Goma, Sylvie Groulx, Isabelle Hayeur, Dorothy Hénaut, Karim Hussain, Hélène Klodawsky, Carole Laganière, Sylvie Laliberté, Lucie Lambert, Ève Lamont, Marquise Lepage, Chloé Leriche, Marilu Mallet, Cristiana Nicolae, Julie Perron, Stéphanie Pihéry, Léa Pool, Erica Pomerance, Johanne Prégent, Marie-Josée Saint-Pierre, Nathalie Saint-Pierre, Coline Serreau, Lisa Sfriso, Nathalie Trépanier, Sylvie Van Brabant. Et par Lucette Lupien, consultante en cinéma, et Nathalie Moliavko-Visotzky, directrice photo.

Blogue au site www.realisatrices-equitables.org.