Poésie québécoise - Les idées claires

En 2005, Yannick Renaud nous avait offert un premier recueil, Taxidermie, dont j'ai parlé ici même avec assez d'enthousiasme. Cette fois, il nous propose la supposée Disparition des idées. C'est d'autant plus inquiétant que la couverture nous fait voir une photo de Marie-Jeanne Musiol intitulée Camp (périphérie): les étangs à Auschwitz-Birkenau. Sous ces auspices, on devine que le recueil ne se détachera guère de la noire pensée de la mort.

Dès la première page, l'auteur nous présente cette très belle approche du monde: «Visages du deuil: charpentes tombées sous la charge des mots. // Les volées d'oiseaux acquièrent cette candeur du jour. Les oiseaux, leurs ailes: vélocité de chants funèbres.» Cette peine est entièrement assumée puisque l'auteur précise: «Qui parle de mort sait de quoi il parle.»

En fait, l'écriture de ce second recueil est très différente du premier et se situe beaucoup plus près de celle d'un François Charron, par exemple, puisque Renaud y accumule les petites phrases, les pensées immédiates, une certaine quantité de réflexions qui, ajoutées les unes aux autres, développent une vision personnelle de la réalité. Prenons la fin de ce beau texte: «"Il arrive, t'étais-tu dit, que la mort blesse." // La complicité du chagrin: tuer le sommeil avant la confusion des esprits.» Et c'est de la sorte tout du long, chaque page proposant entre trois et cinq phrases qui essaient de cerner une idée, une vision, une impression parfois fugace.

Ce qu'il y a de plus réussi dans ce livre intense, c'est la qualité presque liturgique de ces suites qui pensent la douleur et la présence, la fulgurance des choses: «Les cathédrales ne disent rien de plus que le temps sur leurs pierres. / Les pierres: captives dans ce qu'on appelle architecture.» Cette méditation en mineur investit cette oeuvre jeune — le poète n'a pas trente ans — avec une grande rigueur et un souci de la quête du sens comme rarement on en lit, avec autant de clarté surtout, dans ce qui se publie actuellement: «Ce bois en toi-même, difficile à porter. Qu'on le mette en terre. Qu'un arbre y pousse. / Tout arrivera quand des bouches et des arbres surgiront les mêmes fruits.» Ici, entière, la poésie.

Le halo de lumière

Daniel LeBlanc-Poirier, lui, n'a pas vingt-cinq ans et déjà il grave sa parole dans la modernité urbaine la plus accomplie, sans ménagement, dans un style parfois si simple que la vie elle-même

y palpite.

À travers douleurs et cris, drogues et sexe, l'univers du poète est bousculé, traversé par les intempéries et les désillusions: «J'ai échangé un baiser contre une fellation / je n'ai plus rien à faire ici.» Il n'y a pas d'âge pour que les cicatrices scarifient l'âme et le corps, il n'y a pas d'heure qui puisse empêcher le chagrin. «Ma parole s'est déchirée / j'ai pleuré des lettres / il ne restait de moi qu'un mot / versé dans l'évier // voici la nuit broyée dans mes os.»

Or, il faut bien le dire, ce que cherche à faire le poète dans ces textes, c'est de se reconstituer d'abord en passant par une vérité crue qui le maintient dans le présent, mais aussi en recourant à des souvenirs de son passé, de son enfance. De cette manière, reprendre pied, c'est aussi prendre la parole: «j'ai été baptisé avec une cuillère d'eau courante / par la tête quand je vivais à Rimouski / ma mère et ma tante m'ont aimé comme un crucifix / ce crucifix cloué au-dessus du cadre de la porte / de ma chambre / Jésus-Christ pourquoi te prends-tu / pour un chevreuil sur un capot de camion?»

Curieusement, c'est par l'intermédiaire d'une imagerie culinaire que les choses se remettent en place: rue Saint-Denis, «la lumière ressemble à un pois»; «j'ai en tête des vagins / mouillés de sirop d'érable / et des mamelons qui goûtent la gomme balloune» et «j'ai les biceps gros comme des bleuets», dit-il par ailleurs. «Dans le quartier chinois / les arbres ont l'air de sacs de chips au ketchup» et «le plafonnier a l'air d'un pot de cornichons». Tout cela est plutôt sympathique, et dans cet univers comestible, le poète apprend à survivre, malgré l'«hostie de drogue».

La tâche n'est pas mince malgré les éclairs heureux qui parfois surgissent, inopinés, dans les textes, car l'auteur l'avoue: «assis sur le sofa en fumant du haschisch / je fais des points de suture sur mon passé». Il faut lire ce recueil pour ce travail de l'image poétique qui réconcilie le corps, les produits mangeables et les révoltes parfois vulgaires et tragiques. LeBlanc-Poirier a une voix qui porte, qui donne des coups de gueule, qui ne fait pas de concession: «Je connais même un endroit / où poussent des squelettes sur les trottoirs / là les seringues / ressemblent à des lampadaires [...] / dans Hochelaga-Maisonneuve / l'héroïne se vend plus vite que la farine Robin Hood [...] // dos à moi / je prends des petites pilules qui me tiennent / les pupilles dans le beurre à l'ail.»

Il faut lire ce recueil pour sa pertinence, sa grande force de frappe et un imaginaire précis et radical.

Collaborateur du Devoir

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LA DISPARITION DES IDÉES

Yannick Renaud

Les Herbes rouges

Montréal, 2006, 56 pages

LA LUNE N'AURA PAS DE CHANDELIER

Daniel LeBlanc-Poirier

L'Hexagone,

coll. «L'appel des mots»

Montréal, 2007, 64 pages