L'ombre de Murdochville sur le sommet des régions

Rémy Trudel
Photo: Rémy Trudel

Québec — Murdochville revient hanter Québec. Alors que le gouvernement Landry souhaite lancer en grande pompe ce matin le Rendez-vous national des régions, plus d'une centaine d'ex-travailleurs de Noranda perturberont la tenue de l'événement. Si le gouvernement désire souligner par ce sommet sa grande sensibilité envers le sort réservé à plusieurs régions du Québec, ces manifestants de Murdochville scanderont des slogans disant que les gestes du gouvernement à l'égard de cette localité gaspésienne expriment tout, sauf de la sensibilité. Une brèche dans le consensus qu'entend dégager le gouvernement avec le Rendez-vous.

«On va certainement déranger, on peut vous promettre ça», a affirmé hier en entrevue téléphonique Michel Arsenault, directeur québécois du syndicat des Métallos (affilié à la FTQ) et lui-même ex-travailleur de la Fonderie Gaspé de Murdochville. Quelque 150 citoyens de cette municipalité, principalement des ex-travailleurs de Noranda, débarqueront à Québec par autobus et tiendront une manifestation ce matin dès 8h devant ExpoCité, le lieu où se tient le Rendez-vous national des régions à compter d'aujourd'hui et jusqu'à jeudi. Des sympathisants à leur cause, des militants syndicaux et travailleurs du groupe Noranda provenant de Valleyfield et Montréal, les rejoindront aussi. Les projecteurs seront braqués sur eux, souhaite M. Arsenault, au grand dam du gouvernement Landry et des efforts de promotion investis dans sa grand-messe, vers laquelle convergent 252 représentants régionaux aujourd'hui.

Les manifestants réclameront la non-imposition des primes de séparation des 300 ex-travailleurs de Fonderie Gaspé, le plus gros employeur de Murdochville, que Noranda a décidé de fermer au printemps dernier. «[Le ministre des Régions] Rémy Trudel s'est même rendu à Murdochville promettre que les primes de séparation ne seraient pas taxées. Finalement, il a changé d'idée en cours de route. Ce n'est pas acceptable», estime M. Arsenault.

Les manifestants rappelleront également au gouvernement «la promesse du ministre Trudel d'aider financièrement les habitants de Murdochville» qui souhaitent plier bagage. «En juin et juillet, il nous a dit qu'il permettrait aux gens qui veulent partir de le faire avec des dédommagements. Mais il a fait volte-face. On veut le lui rappeler. Car, vous savez, perdre son emploi à Murdochville, ce n'est pas la même chose qu'à Charlesbourg. Quand la mine a fermé, les gens ont perdu les économies de toute une vie, car leur maison ne vaut plus cinq cennes», indique-t-il.

Pourtant, Rémy Trudel a annoncé le 9 octobre dernier une série de «mesures d'aide et d'accompagnement» destinées à Murdochville et sa région qui, à terme, pourraient atteindre 14 millions de dollars. Du coup, il a refusé de fermer la ville, même si 65 % de sa population en avait exprimé le souhait à l'issue d'un référendum le 25 août dernier.

«On fait miroiter aux gens de Murdochville qu'il va y avoir une relance, lance Michel Arsenault. À la FTQ, on évalue la valeur de projets économiques, car on gère le Fonds de solidarité de 4,5 milliards de dollars. On a lancé un SOS le printemps passé, et personne n'est venu cogner à notre porte. Il faut faire face à la réalité: il n'y a aucun moyen de trouver un investisseur sérieux pour relancer Murdochville, ce que je regrette. Et ça, le gouvernement semble le nier.»

Un cas d'espèce

Les ex-travailleurs de Noranda seront d'ailleurs représentés à la table des discussions du Rendez-vous des régions. Le secrétaire général de la FTQ, René Roy, participe à l'événement et entend y lancer un débat sur le sujet. D'après Michel Arsenault, le sort de Murdochville représente d'ailleurs un bon cas d'espèce pour l'ouverture du Rendez-vous national des régions: une localité d'une région-ressource construite de toutes pièces pour exploiter un gisement qui voit un beau jour ses richesses minières s'épuiser et, du même coup, sa vitalité économique s'éteindre.

Déjà, le Rendez-vous des régions n'était pas exempt de critiques, plusieurs soulignant le fait qu'il arrive bien tard, à la fin du mandat du gouvernement. Quatorze délégations régionales composées chacune de 18 membres prendront tout de même part aux discussions. Or, la majorité de ces membres sont issus de l'administration étatique et d'organismes parapublics: représentants des Centres locaux de développement et des Conseils régionaux de développement, préfets de MRC, maires, etc. «Il y a eu un exercice de contrôle excessif qui fait en sorte qu'aujourd'hui on va avoir un événement biaisé, croit la députée libérale Nathalie Normandeau, critique de l'opposition en matière de régions. Le ministère des Régions a donné mandat au sous-ministre dans chacune des régions de constituer les délégations régionales avec les CRD. Ensuite, le ministère des Régions a approuvé la liste finale. L'événement a donc été téléguidé et contrôlé par le gouvernement.»

Rémy Trudel estime pourtant qu'il répond à l'appel lancé par les régions et qu'il entend augmenter leur autonomie. «La parole est aux régions», lance le ministre. Ce dernier souhaite dégager un consensus au terme du Rendez-vous afin de «convenir avec les leaders régionaux du plan d'action Québec-Régions pour les prochaines années». Aucun argent neuf n'est cependant prévu.

Une foule de propositions

Les 14 délégations présentes sont issues de sept régions-ressources (Abitibi-Témiscamingue, Bas-Saint-Laurent, Saguenay-Lac-Saint-Jean, Côte-Nord, Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, Mauricie, Nord-du-Québec) et de sept régions centrales (Estrie, Montérégie, Chaudière-Appalaches, Centre-du-Québec, Lanaudière, Outaouais, Laurentides). Montréal, Laval et Québec sont représentées par des délégations restreintes, qui ne soumettent pas de propositions, mais disposent d'un droit de parole. Les autres participants du Rendez-vous, comme des organismes nationaux, sont là à titre d'observateurs. En tout, quelque 500 personnes participent au Rendez-vous.

Les travaux à la base du Rendez-vous s'articulent autour de trois thèmes: la prospérité économique, la vitalité des milieux, la capacité d'agir sur son propre développement. C'est à l'intérieur de ce dernier thème que sera débattue la décentralisation, un des grands enjeux de l'événement. Le cahier des propositions présentées par les délégations, la base même des discussions, ne contient quant à lui pas moins de 115 propositions! Elles vont des crédits d'impôt à l'achat d'une maison pour résoudre l'exode des jeunes à des mesures fiscales pour encourager la production en région de biens à valeur ajoutée. Dégager un «consensus» dans ce contexte représente un pari ambitieux.

Pourtant, ce n'est pas la première fois que les régions soumettent ces demandes. Comme l'a affirmé au Devoir Robin Bélanger, maire de Fermont et leader de la délégation nord-côtière, «depuis cinq, voire sept ans, on avait fait des sommets régionaux et établi des priorités. Ce sont les mêmes qui sont sur la table pour le Rendez-vous. Il va falloir que le gouvernement finisse par nous écouter».