L'entrevue - Un érudit au combat

Mohammed Arkoun
Photo: Agence Reuters Mohammed Arkoun

Intellectuel d'origine algérienne, né en Kabylie, Mohammed Arkoun est un éminent historien de la pensée islamique qui enseigne à la Sorbonne, ailleurs en Europe, aux États-Unis et dans le monde musulman. Il a développé une discipline, l'islamologie appliquée — l'examen critique des dérives idéologiques et politiques qui donnent lieu aujourd'hui à un immense fossé d'ignorance mutuelle entre l'Occident et le monde islamique. Auteur de nombreux ouvrages devenus travaux de référence, il vient de publier De Manhattan à Bagdad: Au-delà du Bien et du Mal. Il est, ce mercredi, l'invité spécial du Festival du monde arabe de Montréal. Il répond ici — à l'occasion d'une entrevue menée par Internet — aux questions du Devoir.

Mohammed Arkoun donne cette année, à Londres, un cours intitulé «Repenser l'Islam après le 11/9/2001». Qui n'est que l'un des «immenses chantiers de travail» que cet intellectuel s'impose depuis 30 ans, avec un souci éclairant de réflexion pointue aux fins de séparer le bon grain de la vérité historique de l'ivraie des manipulations.

Des manipulations, dit-il, qui «méritent un examen historique et sociologique qui est loin d'être fait». Celles, d'un côté, d'un Occident dont la politique impérialiste a eu «des effets désastreux sur l'évolution en cours des peuples, des sociétés et des États». Celles, de l'autre, d'États postcoloniaux musulmans dont les leaders historiques, monopolisant le pouvoir, «ont travaillé contre les peuples tout en enflant démesurément la rhétorique de la libération».

Un peu partout, des «lieux de mémoire» manipulés et une censure de la pensée critique entretenue par les systèmes éducatifs, déplore M. Arkoun, qui ne se lasse pas de plaider l'urgence d'en analyser les mécanismes et de s'insurger contre des intellectuels qui trahissent leur fonction en la confondant notamment avec «l'engagement idéologique».

Ainsi, M. Arkoun a-t-il érigé en remparts contre les raccourcis et les mensonges ambiants son «islamologie appliquée», que nous lui avons demandé de définir en quelques mots — ce qui est évidemment impossible...

M. A.: J'ai lancé l'idée d'une islamologie appliquée au début des années 1970 pour permettre à la recherche scientifique dans le domaine des études islamiques de prendre en charge les grands débats de société ouverts depuis les années 1950 par deux situations historiques nouvelles: les luttes des mouvements nationalistes pour mettre fin aux dominations coloniales; puis, après les indépendances acquises dans les années 1950-60, le combat des peuples ainsi libérés pour la construction des États, de la nation et des sociétés civiles.

En tant qu'historien de la pensée islamique, j'ai très vite constaté que ni les méthodes et les problématiques de l'islamologie classique (les recherches orientalistes depuis le XIXe siècle), ni les reportages descriptivistes des political scientists travaillant dans la courte durée journalistique, ne pouvaient éclairer des débats difficiles, complexes et surtout dominés par des dérives idéologiques sous les pressions contradictoires de l'URSS et du «monde libre» d'un côté, du tiers-mondisme lancé à Bandung en 1955, de l'autre.

Cette année, je fais le cours «Repenser l'islam après le 11/9/2001». C'est un immense chantier de travail qui consiste à récrire et repenser l'histoire des systèmes de pensée dans la perspective connue en France sous l'appellation d'histoire du temps présent: au lieu de suivre le développement historique à partir d'une «origine» arbitrairement choisie (le Coran, la révolution de 1789 ou d'octobre 1917É), on part des débats du temps présent, on examine le vocabulaire et les propositions utilisés par les acteurs et on différencie par une remontée méthodique et critique vers des sources, les usages qu'il sera juste de qualifier d'historiques et ceux qui opèrent comme des manipulations idéologiques. Cette méthode a des vertus éducatives que j'ai vérifiées depuis plus de 30 ans avec les auditoires les plus divers.

Je donne un seul exemple: les usages que les présidents Bush père et fils ont fait du concept de «guerre juste» et ceux que font les islamistes de «djihad». Très instructif pour tous et surtout très efficace pour dépassionner les débats et les maintenir dans le cadre de la pensée réfléchie et libératrice.

Le Devoir: Vous semblez renvoyer dos à dos Occident et islam...

M. A.: Je ne renvoie pas dos à dos Occident et islam, comme vous dites. Au contraire, je prends en charge ces deux appellations pour montrer comment les protagonistes des guerres successives conduites depuis 1945 ont transformé ces deux grandes sphères géohistoriques, géoculturelles et géopolitiques en puissants pôles idéologiques qui s'excluent mutuellement à l'aide de représentations imaginaires négatives et diabolisantes.

J'insiste sur la réciprocité de ce travail historique de construction de l'autre comme l'ennemi, à partir de contentieux et d'affrontements réels, dramatiques, mais régulièrement légitimés de part et d'autre par des imageries nourries par une théologie sommaire depuis le Moyen-Âge, renforcée par des argumentaires «modernes» depuis le XIXe siècle.

On peut vérifier cette analyse par les campagnes de presse conduites des deux côtés pendant la longue guerre d'Algérie (1954-62), la guerre israélo-palestinienne (1948-2002), la guerre de Suez (1956), des 6 Jours (juin 1967), d'Octobre 1973, du Golfe et celle qui est en cours.

Les imaginaires continuent de se réactiver chaque fois par les mêmes imageries, les mêmes argumentaires, les mêmes ignorances des uns sur les autres, les mêmes motifs dissimulés derrière des valeurs, des enjeux de civilisation, de droits humains, de «libération», etc.

Dans les stratégies de contrôle géopolitique de la région nommée Middle East, les États-Unis ont relayé l'Europe dépossédée de ses Empires coloniaux depuis les années 1950-60. Il y a une continuité et une systématisation de la politique de puissance et d'expansion dans le monde (machtpolitik et realpolitik) menée par les puissances européennes — rivales entre elles par ailleurs — depuis le XIXe siècle et celle que pratiquent les États-Unis surtout après la fin de la guerre froide.

L'islamologie appliquée dévoile les manipulations idéologiques dans les deux camps en conflit latent ou chaud, en insistant sur l'enchevêtrement des causes et des effets et sur les conditionnements dialectiques des évolutions historiques des sociétés concernées.

Cela implique pour les deux camps un travail d'autocritique qui corrige et disqualifie les furies des imaginaires sociaux qui s'entrechoquent sur la base des ignorances des uns sur les autres et non des «civilisations», des «valeurs» invoquées comme paravent, des «cultures» mises à l'abri de tout examen critique.

La critique des valeurs et des cultures invoquées par chaque protagoniste pour protéger son «identité» est, à mes yeux, l'une des voies de dépassement des conflits dans lesquels s'empêtre le monde entier sous les effets d'une mondialisation conduite, comme l'industrialisation d'hier, avec des ressources et des finalités très inégales.

Le Devoir: Vous vous êtes déjà défini comme un «érudit qui va au combat». Quel est ce combat?

M. A.: Ma thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1969 est intitulée L'humanisme arabe au IVe/Xe siècle. Il y a un an, j'ai publié un livre en arabe sous le titre Combats pour l'humanisme en contextes islamiques. Je sais que c'est un combat utopique devant les dérèglements de l'esprit humain auxquels nous assistons.

Dans le vacarme actuel des destructions et des tueries terroristes ou «légales» et «justifiées» par la civilisation la plus avancée, je défends avec entêtement et lucidité l'idée que, dans le contexte islamique des grands centres urbains de Bagdad, Ispahan, Rayy (actuelle Téhéran), Damas, Le Caire, Cordoue, des intellectuels ont défendu et essayé de vivre un humanisme attentif à la fois à l'expérience philosophique de la pensée grecque et à l'expérience humaine du divin dans le cadre de la tradition prophétique.