L'exemple des orphelins de Duplessis - Sortis de la honte? Pas si sûr!

À l'occasion du colloque consacré à Hubert Aquin, au début du mois de novembre 2006, lors de la quatrième soirée, le thème de la honte nous a conviés à examiner notre rapport au passé: «Pourquoi le Québec a-t-il honte de son passé?» Autrement dit, s'il y a lieu: qui a honte, comment et pourquoi avons-nous honte? [...]

Il suffit de découvrir une chose qui a longtemps été cachée ou oubliée pour comprendre la honte qui, souvent, s'y rattache. Encore aujourd'hui, cet «effacement de la honte» trouve son actualité dans une lutte à laquelle j'ai participé activement et qui a constitué la métaphore parfaite de ce déni dont la honte fut un des moteurs.

Silence historique

Effacer la honte passe très souvent par le processus du déni ou de l'apologie du système d'une époque donnée. C'est la manière par excellence, en ne retenant que les aspects glorieux, de ne pas assumer notre histoire. [...] En ce sens, certaines réalités des personnes qu'on a appelées les orphelins de Duplessis ont dépassé les limites de l'intolérable. Il serait inutile de nous en souvenir. Pourtant, à ce sujet, on peut parler d'une honte et d'un silence historiques.

Qu'on me comprenne bien. Je ne veux pas parler de cette honte concernant des enfants qui, ayant été déclarés malades mentaux, ont été pris en otage à des fins administratives en plus d'avoir été humiliés. La chose a été suffisamment illustrée.

Je veux parler de cette honte et de ce silence de n'avoir rien fait pour améliorer le sort des «enfants du péché», de cette honte de l'Église catholique de maintenir, encore aujourd'hui, le silence sur ce drame collectif, elle qui refuse toujours de s'excuser: «On n'a pas de temps à perdre avec ça!», avait conclu le cardinal Turcotte lors de la conférence de l'Assemblée des évêques à Cap-de-la-Madeleine le 10 septembre 1999. Rien n'a changé. Le déni de l'Église perdure. C'est de cette honte que je veux parler.

Version condensée de la Grande Noirceur

Je rappelle l'essentiel du drame devenu tabou: dans les années 40 et 50, les autorités religieuses, médicales et gouvernementales avaient maintenu dans des institutions psychiatriques entre 2000 et 3000 orphelins faussement étiquetés malades mentaux. Alors qu'un concordat existait entre l'Église et l'État, ils étaient internés au mépris de la loi et avec la complicité du corps médical.

Voici qu'au début des années 90, la population apprend que des enfants illégitimes ont été victimes de cette «oeuvre maléfique» à des fins de subventions. L'histoire des enfants de Duplessis — elle est là, la honte — se confond avec celle de l'espèce humaine traitée en inférieure. En regard de cette honte, les enfants de Duplessis sont une version secrète et condensée de la Grande Noirceur. Ils représentaient la face obscure d'un certain Québec: l'héritage que nous a laissé la violence institutionnelle à l'encontre des enfants.

C'est cet héritage que l'Église catholique continue à nier. Ce faisant, elle élimine les raisons de comprendre ensemble une partie de notre histoire. Et pourquoi? Parce qu'à l'époque, la plupart des enfants illégitimes furent considérés comme «[...] les fruits d'unions défendues qui menaçaient l'image véhiculée par les autorités religieuses et civiles, celle d'une société traditionnelle aux moeurs chastes». Honte à celles qui ont commis l'irréparable.

Nous pouvons affirmer que la lutte des orphelins de Duplessis a cristallisé un moment exemplaire de notre honte collective. Car ce que cette lutte a aussi révélé de cette époque et que nous ignorions, c'est cette conception marchande de l'enfant, découverte collatérale s'il en est. [...] En regard de l'oeuvre de charité reconnue comme exemplaire dans notre passé, cette conception, en effet, n'est pas très glorieuse.

Ce qui explique que les orphelins de Duplessis aient payé le prix pour avoir bousculé l'image que notre société prétendait renvoyer d'elle-même. On n'accordait aucune crédibilité à leurs témoignages. Ils disent n'importe quoi, ne cessait-on de répéter. Comme si on ne voulait pas nettoyer, une fois pour toutes, la table de l'histoire. On les accusait d'être révisionnistes.

Comme la chose était vérifiable, la honte témoignait du fait que, dans cette lutte qui a duré dix ans, il a existé un climat d'obstruction systématique qui tentait à tout confondre et à tromper la population, interdisant aux victimes de critiquer les institutions religieuses, médicales ou politiques. La honte battait son plein. Alors que leur porte-parole parlait du système de la charité publique subventionné par l'État, les opposants parlaient du dévouement quotidien des religieuses; alors qu'il parlait des orphelins internés dans des asiles, ils parlaient de l'oeuvre bienfaisante des orphelinats du Québec; alors qu'il parlait de certaines communautés hospitalières, ils parlaient de toutes les religieuses enseignantes de la province.

C'est moins de la honte de la population qu'il s'agit ici que de la honte des autorités religieuses et politiques qui cherchaient à cacher leurs agissements. Pour celles-ci, l'Église et le corps médical, ce que révélait la lutte des orphelins de Duplessis, c'est que leur système de charité publique pouvait s'envisager comme une imposture au regard de ce qu'il a permis, au regard de ce qu'il n'a pas empêché.

L'excuse de l'époque

Il apparaît clairement que certains discours de l'époque ont tenté d'utiliser le contexte social pour «déréaliser» le drame, avec comme objectif la défense des institutions en place en faisant l'apologie du système social de la charité publique des années 40 et 50. En lieu et place du débat, la réduction des faits et gestes aux valeurs de l'époque, c'est-à-dire aux causes, empêchait de faire comprendre le sens même de cet abus de silence. Retournez à votre silence, nous avaient dit les évêques du Québec. C'est mieux ainsi. C'est ce que j'appelle la perversité du silence. Voilà comment l'histoire officielle se maquille elle-même la face pour la postérité. [...] Dans la lutte des orphelins de Duplessis, ce fut le refus de l'histoire vécue qui était en cause et qui s'était opposé à l'histoire officielle.

C'est précisément cette «part honteuse des choses» qui était, par un déni systématique, interdite de dénonciation. Ces perceptions du passé, de la part des victimes, avaient même été interprétées comme des fantasmes de vengeance ou comme de pures fabulations. On a même tenté de culpabiliser les orphelins de Duplessis en opposant leur dénonciation au dévouement et à la compétence des religieuses. «Des ingrats!», se défendait-on.

On l'a bien vu, leur drame historique est tombé comme un pavé dans l'histoire glorieuse de l'Église et de ses pompes. Or le déni de ce drame collectif, de la part des autorités religieuses, a eu l'effet contraire à ce qui était espéré: débarrassés de leur honte historique, les orphelins ont refusé de refouler leurs traumatismes, brisant l'aliénation du silence en soi et autour de soi. Malgré leur vulnérabilité collective, ils ont refusé d'intégrer à nouveau leur rôle de victimes silencieuses et coupables, ils ont refusé d'intérioriser une honte dont justement chacun et chacune tentait de se libérer. Ils ne voulaient plus vivre sur la négation de leur vécu institutionnel.

Et grâce à mon essai Mémoire d'asile, grâce aussi à de nombreux articles d'historiens et de sociologues parus dans le Bulletin d'histoire politique (département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal), notre dossier a pu dépasser le simple témoignage et accéder à une crédibilité que certaines communautés religieuses, le gouvernement et le corps médical avaient refusée aux orphelins de Duplessis. Et si la population, devant un tel exemple de victimisation systémique, s'est ralliée à notre cause, c'est qu'elle ne pouvait pas admettre que les autorités (religieuses, politiques et médicales) continuent à faire obstruction à un règlement de justice sociale.

Aujourd'hui, rappeler que la souffrance des orphelins a duré plus de 40 ans apparaît comme un acte d'opposition au pouvoir. Et si, par définition, une victime n'a pas d'avenir, leur lutte a fait la preuve du contraire. Les orphelins ne carburent plus à la honte et à la culpabilité qu'on a tenté d'utiliser contre leur combat. Leur victoire consiste à avoir intégré dans l'histoire du Québec leur drame collectif, permettant ainsi leur «existence» dans la société malgré les séquelles irréparables qui marquent encore le destin de chacun et de chacune. Avoir droit à l'expression de sa colère a constitué une lutte de tous les instants pour, justement, se débarrasser d'une honte atavique.

Malheureusement, cette lutte n'a pas permis de contourner le mensonge de l'Église catholique. Nonobstant la conscience et l'effort individuels de certains de ses membres, les autorités religieuses ne savent pas comment sortir de la honte qu'elles ne peuvent pas ne pas ressentir et qui, toujours, continue à passer par le déni.

Nous disons que notre histoire mérite d'être assumée avec ses gloires et ses misères. La population l'a compris, non les autorités religieuses. Voilà pourquoi une certaine honte du passé persiste. [...]