Fragile trêve à Gaza

Siham Zakarneh, célèbre en Palestine pour avoir caché Yasser Arafat en 1964, brandissait une arme, hier, entourée de militants du Fatah, lors d’une manifestation de soutien à Mahmoud Abbas, à Jénine, en Cisjordanie.
Photo: Agence Reuters Siham Zakarneh, célèbre en Palestine pour avoir caché Yasser Arafat en 1964, brandissait une arme, hier, entourée de militants du Fatah, lors d’une manifestation de soutien à Mahmoud Abbas, à Jénine, en Cisjordanie.

Dans un climat d'extrême tension, le Fatah et le Hamas ont convenu hier soir d'un cessez-le-feu on ne peut plus fragile pour mettre fin à l'explosion de violences partisanes qui a fait trois morts et plus de 30 blessés au lendemain de l'appel du président Mahmoud Abbas à la tenue d'élections anticipées, rejetées par le mouvement islamiste. Malgré cet accord, les affrontements se sont poursuivis en soirée, et des tirs ont été échangés à Gaza entre militants du Fatah de Mahmoud Abbas et du Hamas.

«Il y a eu un accord entre tous les groupes armés palestiniens pour un cessez-le-feu et pour mettre un terme aux violences», a fait savoir Ibrahim Abou Naja, chef d'un haut comité chapeautant tous les groupes armés palestiniens. «Il y a eu un accord pour cesser le feu et stopper tous les combats. Cet accord stipule notamment que les hommes armés ne doivent pas circuler dans les rues», a confirmé un porte-parole du mouvement islamiste Hamas, Ismaïl Radouane. L'entente prévoit aussi la réactivation du bureau de coordination entre le Hamas et le Fatah, et enfin des poursuites contre les responsables de tirs entre les deux parties ayant fait des victimes.

L'accalmie est cependant toute relative, puisque le Fatah a annoncé en soirée qu'il allait boycotter une conférence de presse annonçant l'accord de cessez-le-feu avec le Hamas afin de protester contre des violations de la trêve par ce dernier dans la bande de Gaza. Des échanges nourris de tirs continuaient en effet d'opposer à Gaza des militants du Fatah et du Hamas dans les heures suivant le cessez-le-feu. Plusieurs observateurs craignent d'ailleurs que la situation ne dégénère en guerre civile généralisée.

L'accord est intervenu alors que de violents affrontements ont opposé dans la journée des partisans du Fatah à ceux du Hamas, qui contrôle le gouvernement. Le sud-ouest de la ville de Gaza, où se trouvent plusieurs ministères et les bureaux présidentiels, est devenu pendant plusieurs heures un véritable champ de bataille. Une Palestinienne de 19 ans a été tuée par une balle perdue et six autres personnes blessées. Quatre personnes ont aussi été blessées par des tirs de roquettes antichars ainsi que trois obus de mortier ayant explosé dans l'enceinte abritant les bureaux du président Abbas.

Des membres de la Garde présidentielle ont pris en milieu de journée le contrôle des ministères de l'Agriculture et des Transports ainsi que d'un vaste secteur du centre de Gaza où M. Abbas a une résidence. Ils ont ensuite échangé des tirs nourris avec des militants du Hamas postés dans d'autres bâtiments ministériels du secteur. Pour le Hamas, cette prise de contrôle des deux ministères équivaut à un «coup d'État militaire». Djamal Aboul Roub, député membre du Fatah, a répliqué que les hommes du mouvement islamiste préparaient un coup d'État contre le président élu et poussaient à la guerre civile en attaquant les bureaux d'Abbas.

Des inconnus ont également ouvert le feu contre le convoi du ministre des Affaires étrangères, Mahmoud Zahar, qui n'a pas été touché. Dans la soirée, un colonel du Service national de sécurité et membre du Fatah a été enlevé dans le sud de la bande de Gaza puis tué par des activistes du Hamas. Ces violences ont explosé après une attaque avant l'aube contre un camp d'entraînement de la Garde présidentielle dans le sud de la ville de Gaza, menée par des dizaines d'hommes armés, selon un responsable de cette force loyale à M. Abbas. L'attaque s'est soldée par la mort d'un garde.

Crise politique larvée

Sur le plan politique, le premier ministre palestinien, Ismaïl Haniyeh, a fait valoir hier que le Hamas refuserait de participer à des élections anticipées. «Nous confirmons que le gouvernement palestinien refuse l'invitation à des élections anticipées, car elles sont anticonstitutionnelles et pourraient provoquer des tensions entre Palestiniens», a-t-il déclaré, ajoutant que le discours de samedi du président était «incendiaire» et «insultant pour les sacrifices et la douleur des Palestiniens».

Dans un discours retransmis en direct à la télévision palestinienne, le président de l'Autorité autonome a souhaité samedi que des élections soient organisées au plus tôt. Il a ajouté toutefois que dans la période d'intérim, tout devrait être mis en oeuvre pour former un gouvernement d'union nationale composé d'experts, afin d'obtenir la levée des sanctions imposées par les pays occidentaux après l'arrivée au pouvoir du mouvement radical islamiste, en mars dernier.

La loi fondamentale palestinienne, qui fait office de constitution, ne contient aucune disposition à ce sujet. Selon des responsables du Fatah, Mahmoud Abbas a la faculté de convoquer des élections par décret présidentiel. Le Hamas affirme que ce serait illégal. La communauté internationale, qui boycotte le gouvernement Hamas depuis son entrée en fonction en mars après la victoire électorale du mouvement aux législatives de janvier, a apporté son plein soutien à M. Abbas.

Le président palestinien a rencontré hier des membres de la commission électorale palestinienne pour lancer la planification du scrutin, qui ne devrait pas avoir lieu avant la mi-2007 d'après l'entourage du président. Et son coup de dés pourrait lui être favorable. Selon un sondage réalisé peu avant qu'Abbas ne lance son appel à des élections, si le scrutin se tenait aujourd'hui, le Fatah battrait le Hamas. De plus, 61 % des Palestiniens souhaitent des élections anticipées, contre 37 % qui y sont opposés.

Pour Marie-Joëlle Zahar, professeur du Département de science politique de l'Université de Montréal, Mahmoud Abbas «fait le pari que le vote pour le Hamas, en janvier dernier, était en fait un vote de protestation contre la corruption du Fatah, mais que personne n'avait prévu la réaction de la communauté internationale. Vu cette réaction, il pense que les Palestiniens vont donner un vote de confiance au Fatah, certes avec des conditions, mais mieux vaut cela que l'impasse actuelle». La situation de pauvreté déjà criante du peuple palestinien s'est d'ailleurs aggravée depuis janvier dernier, en raison de cet embargo. En clair, «les élections anticipées sont moins risquées que de tenter de former un gouvernement d'union nationale».

Cependant, en appelant samedi à des élections anticipées, Mahmoud Abbas a pris ouvertement le risque de provoquer une guerre civile à l'intérieur des territoires palestiniens. Il ne pouvait ignorer les conséquences d'une telle décision à un moment où les milices armées des deux camps attendent le moindre prétexte pour se livrer bataille. «La tension entre les deux camps est énorme. Les activistes des deux organisations veulent la guerre et tentent de mettre la main sur le maximum d'armes possible», écrivait samedi Guy Bechor, un expert du Proche-Orient, dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth.

D'ailleurs, selon Mme Zahar, la crise «aurait lieu avec ou sans l'annonce d'élections générales» puisqu'elle «se prépare depuis l'élection du Hamas», surtout en raison de «la réaction de la communauté internationale. La non-confiance, le boycottage du gouvernement du Hamas et le gel des fonds d'aide aux Palestiniens sont autant d'éléments qui ont contribué à polariser la situation». Un avis partagé par Samir Saul, spécialiste du monde arabe, qui estime que cette crise est le résultat de «la pression israélienne et américaine exercée sur le gouvernement du Hamas à travers l'embargo économique, qui est une tentative évidente de forcer un changement de régime».

«On ne peut pas imaginer un pire contexte pour la tenue d'élections», croit aussi M. Saul. Il semble en effet impossible que le Hamas, arrivé au pouvoir dans les territoires après les élections de janvier 2005, accepte l'offre du président palestinien de former un gouvernement d'union nationale. Pourquoi le ferait-il alors que les conditions posées par Abbas n'ont pas changé? Il exige toujours la reconnaissance des traités existant, donc la reconnaissance de l'État d'Israël dont les statuts du parti islamiste demandent la destruction.

S'il dit craindre des dérapages de la part des deux camps, M. Saul juge toutefois que «les Palestiniens ne veulent pas d'une guerre fratricide, ce qui devrait contenir l'ardeur guerrière des éléments les plus violents du Hamas et du Fatah».

Le Devoir

Avec l'Agence France-Presse, l'Associated Press, Libération et Reuters